Le pouvoir de l'Unité Tome 1 : prologue

Publié le par André Herbert

Année 393 du calendrier traïdien, jour et mois inconnus.

Je ne savais pas combien de temps s’était écoulé après mon départ du spatioport de Kanat, car la notion de durée s’évaporait dans l’espace profond. En tout cas, cela faisait un très long moment que je voguais à travers la noirceur étoilée du cosmos. Un banc de kaalamas ondulait tels des serpents de mer dans ce décor parsemé de points et de taches aux teintes diverses. Des milliers de comètes filaient dans les ténèbres, escortées par d’interminables trainées couleur cristal. Quelques astéroïdes criblés d’une multitude de trouées se déplaçaient insensiblement vers l’inconnu, traversant les nébuleuses qui troublaient cette atmosphère sombre.

L’environnement spatial me fascinait depuis toujours, proche de celui des fonds marins et de ses profondeurs abyssales. Envoutant et plein de mystères, il pouvait différer selon le lieu où l’on se trouvait, variant entre l’ambiance paisiblement bleutée et le cadre plus tumultueux d’où tournoyaient des pépites couleur iceberg. Mon vaisseau se dirigeait vers l’extrémité du bras extérieur d’Anor, à l’écart de la galaxie Alpha 13. Malgré la vitesse lumière, l’écoulement des heures et des jours me semblait excessivement long et pesant. L’impatience commençait à m’envahir. Au lieu de dormir, je réfléchissais au temps passé dans ce tas de ferraille qui ressemblait vaguement à un têtard géant. En effet, j’évitais autant que possible de m’assoupir, car d’horribles cauchemars me tiraillaient toujours, en dépit de l’antidote que je m’étais confectionné. Le prix à payer pour qui voulait posséder le plus grand de tous les pouvoirs. Pouvoirs que je détenais grâce à cette pierre, cause de tous mes malheurs. Cet objet qui avait tout détruit. Tout ce que j’aimais et que je chérissais. Je le maudissais chaque jour. Evoquer ce misérable caillou et cette terrible créature qui en émanait, me donnait la nausée. Cette haine que je lui vouais me garantissait, cependant, une puissance que personne ne saura égaler. Paradoxal, non ? Le temps m’avait appris à vivre avec cette animosité. Ce joyau devait me permettre de valider mon travail de fin d’études pour accéder au rang de Maïgarel, c’est-à-dire l’élite des bûntens. Mais les « sages » en avaient décidé autrement, décrétant même mon exil. Ils le regretteront, tôt ou tard, et ma vengeance sera terrible... Je dois me débarrasser de ces malfaiteurs qui imposent leur vision restreinte des Energies Naturelles : le Shakentaïat peut être utilisé en plus de l’une des deux Energies Naturelles. Cela pourrait améliorer bon nombre de choses dans cet Univers si vaste et plein de secrets. Le temps me donnera raison, croyez-moi. Le temps, d’ailleurs, poursuivait son lent cycle, tandis que mon engin continuait de filer droit, imperturbablement.

Presque d’un seul coup, des vents descendants secouèrent mon vaisseau. Le cap devait être fermement maintenu, car un ensemble stellaire situé au milieu de nulle part, se dévoilait comme des spectres. Alors que je traversai péniblement ces bourrasques turbulentes qui balayaient régulièrement cet endroit retiré, mon instinct me guida subitement. Je réduisis la vitesse de mon engin. L’ordinateur de bord m’indiqua que je pénétrai doucement dans le système AX-82, constitué de quatre planètes, toutes de taille moyenne. Deux satellites naturels de petite envergure entouraient l’une d’elle. Mais parmi tous ces mondes, je décidai de me diriger vers le dernier corps céleste, dépourvu de toute lune. J’activai le bouclier thermique et entamai la descente dans l’atmosphère.

Les nuages, d’une beauté rare, foisonnaient tout autour de moi, tantôt blancs éclatant, tantôt azurs et parfois même légèrement violâtres. À première vue, il me semblait arriver sur une planète gazeuse, abritant six immenses plantolls et une multitude d’autres plus petits. Mon impression se confirma au fur et à mesure de mon avancée. Comme la plupart de ces globes, un premier niveau envahi de plantolls de dimension moyenne s’ouvrait à moi. Certains de ces iles flottantes étaient totalement vierges, souvent submergés d’une végétation luxuriante, parfois recouverts de déserts, quelquefois peuplés d’animaux sauvages divers, comme des licornes ou des oiseaux de diverses tailles. Des habitations aux formes arrondies trônaient sur un certain nombre de ces terres planantes. Les continents même occupaient le deuxième étagement. Mon vaisseau se dirigea vers le plus large d’entre eux et toucha le sol lourdement sur une grande plaine. En sortant, je vis les habitants de ce monde s’agglutiner autour de moi. L’endroit, verdoyant et très fleuri, s’étendait sur plusieurs kilomètres, avec au loin une ville aux maisons en pierre de taille, richement décorées de marbre, de cristal bleu et blanc ainsi que de sculptures torsadées. Ces dernières enjolivaient un nombre important de ces demeures aux formes parfois hélicoïdales et hyperboloïdes que le soleil éclairait d’une lueur vive. Un vent chaud balayait l’espace de verdure. Les résidants de ce monde, de plus en plus nombreux, arboraient différentes couleurs : des azuréens (bleus), des nubiens (noirs) et des saladins (basanés) toisaient mon vaisseau d’un œil méfiant, ainsi que les multiples talismans qui ornaient ma peau d’ébène. La plupart reflétaient une teinte azur et leurs oreilles pointaient légèrement vers le haut, à la manière des elfes. Ils leur ressemblaient d’ailleurs en tout point avec leur nez fin et leur visage parfaitement façonné par la nature, qui portaient un regard étonné, mais terriblement inquisiteur sur ma personne. Mais sûr de mon coup, je prononçai d’une voix puissante et assurée en langue commune :

— Je vous salue, habitants de ce monde ! Je me nomme Deevn et proviens d’une planète lointaine. Mais ne me craignez point, car je ne vous veux aucun mal, au contraire. À vrai dire, j’ai besoin de vous : bien au-delà de ce système planétaire, des individus de toutes sortes, hantés par la corruption et la fourberie, menacent l’ordre de notre galaxie Alpha 13. Ces êtres possèdent de terribles armes et des pouvoirs si démesurés qu’ils pourraient réduire à néant votre si bel environnement. Afin de les mettre hors d’état de nuire, j’ai besoin de votre aide, mes amis, afin de bâtir la plus grande armée de l’univers, ici, sur votre territoire. Si vous me soutenez dans cette entreprise, alors votre technologie progressera de manière radicale et votre peuple deviendra le plus puissant de la galaxie.

Après un temps de silence, ils discutèrent en une langue inconnue, qui ressemblait à des sifflements d’oiseaux mêlés à des paroles proches de l’elfique, comme s’ils chantaient en palabrant. Puis, l’un d’eux, un vieillard à la peau bleue, coiffé d’un bonnet rouge et accompagné d’un jeune enfant, s’avança vers moi et me déclara en langue commune :

— Vous désirez utiliser notre chère Tûkaï pour vos intérêts personnels ? Nous refusons catégoriquement ! Votre esprit respire la traitrise et la corruption : je le perçois comme je distingue vos cordelettes et le masque que vous portez, attaché près de votre cœur de pierre. Le mensonge à l’état pur habite votre âme et nous ne voulons pas être mêlés à vos « affaires ».

— Qui es-tu, misérable à me parler de la sorte ? questionnai-je, irrité par ces paroles. Traiteriez-vous ainsi tous les pauvres voyageurs qui se posent ici, éreintés d’un si long périple ?

— Ce pauvre voyageur, nous l’aurions accueilli à bras ouverts si son âme n’était pas aussi mauvaise que la vôtre. Je suis Argûs, fils de Geldor Selmûnaré, du clan Selmûnaré et voici mon fils bienaimé, Scylfhiûs. Moi et mes frères ici présents, nous voyons clair dans vos yeux le mal que vous projetez de faire à cette planète et à notre ethnie. Vous ne constituerez aucune armée sur nos terres, au nom de l’Unité Scylfhe.

Tous applaudirent et se mirent à m’injurier, m’ordonnant de quitter leur monde.

— Avez-vous entendu ? interpella Scylfhiûs. Disparaissez et ne revenez plus jamais avec votre machine volante.

— Vous ne comprenez donc rien à mes propos ? articulai-je calmement. Je viens ici pour vous suggérer mon aide et mon assistance pour vous protéger d’un mal donc apparemment vous ne mesurez même pas la nature destructrice…

— Je pense que ce mal en question se trouve devant nous, dit Argûs. Votre ton si courtois décèle en vérité une fourberie sans égale. La noirceur de votre âme et de ce que vous transportez dans votre machine volante en dit long sur vos intentions.

J’esquissai un sourire. Ce petit humanoïde, plutôt court de taille, aux cheveux grisonnants n’en demeurait pas moins perspicace que sa stature fluette. Ses yeux aux teintes violacés semblaient m’avoir percé à jour. Plus besoin de me cacher.

— Ce caillou est parfait pour mes futurs desseins, prononçai-je d’un ton ferme. Vous ne m’empêcherez en aucun cas de m’y établir…

— Au contraire ! Tous les scylfhs de Tûkaï vous barreront la route. Nous vous l’assurons !

— Ainsi, vous êtes des scylfhs ! affirmai-je. Jamais entendu parler d’une telle ethnie… si vous ne voulez pas collaborer alors je vous réduirais en esclaves.

─Notre peuple ne sera jamais abaissé à cette condition par qui que ce soit, scanda un autre vieillard au crâne bleu dégarni et à la barbe grise. Les enfants du Dieu Sylphéri et de la reine Cyntheria demeureront à jamais aussi libres que le vent voguant dans le ciel magnifique qui enveloppe notre terre mère…

Je ricanai doucement. En plus d’être têtus, ils croyaient toujours en ces dieux endormis depuis plusieurs siècles. Race indocile, mais également archaïque… Je remarquai que la foule s’emplissait encore, alimentée par ces créatures viles et orgueilleuses qui possédaient le don de s’élever dans les airs. Une cinquantaine de scylfhs se posaient autour de moi, alors que ceux qui se tenaient en face de moi racontaient aux autres ce qu’il se déroulait. Argûs esquissa un sourire provocateur et prononça :

— Votre malveillance aurait-elle pris le dessus sur vos semblants d’amabilité envers notre égard ? Qu’attendez-vous ? Exprimez là donc !

Alors que le troupeau s’écartait, je glissai mes doigts dans l’une de mes sacoches et j’en sortis deux petites statuettes que je larguai dans les airs. Deux djinns jaillirent en poussant des cris guerriers. Ils se jetèrent sur le vieillard au bonnet écarlate, mais celui-ci retira de sa besace une fiole de verre qu’il lança par terre. Elle explosa et une fumée blanchâtre dévora les deux esprits. Le scylfh contrattaqua : une poussière bleutée teintée de paillettes couleur cristal l’entoura et il projeta de ses mains ridées des éclairs de flammes. Je disparus tout juste avant qu’ils fissurèrent le sol. Je réapparus sur la coque de mon vaisseau et bombardai de mon index des rayons de feu qui fauchèrent Argûs et ses confrères. L’un d’eux eut même le bras démembré. Cependant, tous se relevèrent bien vivants, malgré leurs blessures. Argûs, face à moi, s’était prémuni de mes assauts grâce à la poussière. La fée qui générait pour son compte ces particules voleta autour des victimes. Elles furent très rapidement soignées.

— Eh oui, nargua Argûs. Je pratique assidûment Laïshi. En plus du Shikentaï et de la poussière Taïmen qui me confèrent ces pouvoirs ; un autre, plus puissant, nous protège tous. Il mûrit et grandit en même temps que notre peuple. Caché en nous tous, il permettra la destruction du vice absolu à la souche, si nous demeurons unis. Tel est le pouvoir de l’Unité Scylfhe.

Pas si archaïques que cela, ces êtres volants, puisqu’ils semblaient connaitre les arts martiaux N’Taï… En tous les cas, je n’avais rien compris aux inepties proférées par ce maudit vieillard et j’en transcris céans ces paroles sans en saisir le sens. Mais je sentais en cette planète une force étrange en gestation… Était-ce seulement une impression ou la réalité ? Après une rapide réflexion, je me résolus à user de ce fameux objet qui torturait mes nuits et mes jours, l’objet que j’avais conçu de mes mains, mais qui avait détruit ma vie. Je tendis le bras et de mon vaisseau jaillit un long bâton torsadé de figures, orné de mille amulettes et surtout de ma grosse pierre rouge, lisse parfaitement arrondie et resplendissante, tel un bijou précieux : Eshaka.

Je fis une chose qui pourrait paraître étrange pour un être normalement constitué : j’expectorai dessus avec mépris, comme d’habitude, à chaque fois que je l’utilisais. J’entendis alors ses murmures indicibles s’élever et se transformer en hurlements de tonnerre. Le joyau de la Haine représentait pour moi une reine détestable installée sur son trône duveté, un chef de guerre dédaigneux, posé sur sa fière monture en route pour une bataille. Sa vision réveilla en moi la Haine… cette aversion ultime qui abreuvait tout mon corps et mon esprit pour ne plus s’en détacher. Un flot d’adrénaline, résultant de l’Énergie dite Vicieuse qui imprégnait Eshaka, s’empara de moi au moment où j’attrapai le bâton. Mes yeux s’illuminèrent semblables à de la braise frétillante et Eshaka se mit à flamboyer intensément. Argus toisa ma pierre d’un regard méfiant, de même que ses confrères. Ces dernières n’hésitèrent pas et se jetèrent sur ma personne. La plupart maîtrisaient l’Energie Divine, mais d’autres contrôlaient l’Energie Universelle. Tous se déchaînèrent avec violence, déversant des rayons fulgurants, des sphères d’énergie et invoquant les éléments du ciel et de la terre. Mais mon bâton les repoussa tous, certes, avec difficulté, mais pas un seul n’égratigna ma peau d’ébène.

—Alors ? Où est donc votre fameux pouvoir de l’unité ? hurlai-je d’une voix puissante. Je l’attends de pied ferme.

Les scylfhs se regroupèrent autour de moi, plus nombreux et plus menaçants. Des épées jaillirent de leur fourreau et s’illuminèrent aveuglément. Des rasshans pointèrent et haches furent dégainées. La deuxième salve fut plus intense et plus longue que la précédente. Les charges s'accrurent, bien plus dangereuses, mais Eshaka ainsi que ma maîtrise de l’art Niktashi, appris chez les bûntens, me sauvèrent la vie plus d’une fois, entre les tentatives de décapitation et les coups perdus. Je percevais les hurlements d’Eshaka, ses cris perçants s’accentuaient à chaque scylfh touché. Il crachait souvent des éclairs qui ne manquaient pas de faire valdinguer chaque adversaire. Redoublant d’effort et faisant virevolter mon arme, je repoussai ces maudits elfes volants. Excédé, je me décidai à passer à la vitesse supérieure. Levant mon tanshi, après avoir administré une jolie riposte dans l’abdomen d’un jeune fougueux, je frappai le sol qui trembla violemment. Mais usant de leur faculté de vol, ils esquivèrent l’attaque. Néanmoins, mon bâton tournoya dans les airs. L’Énergie Vicieuse mélangée à celle Universelle se libéra et propagea un tourbillon puissant qui généra un nuage cendré. Je hurlai d’une voix terrible en langue Shintra :

Lakan puritugnik, vaï ma’n ayakaz glourgna balaeyacha

Ma forzot bouroumourat talinet ratakaal goumourak

Ma gritayet’d vaï korompet tori larakroutekz indegritourak

Shinaï batel, udiunoutek prat dimbaïacha sayaretr vaï cullusané

Undional agriachir incradoulourak

 

Race indocile, vous qui n’avez osé m’écouter.

Qu’une nuée de feu embrase l’horizon lointain.

Qu’elle pèse et vous écrase telle une bâche plombée.

Pour que la nature devienne à vos yeux

Un univers éternellement démesuré.

Des nuages rouges s’accumulèrent sur toute la surface du globe et il s’y dégagea une vapeur écarlate. Des hurlements terribles résonnèrent à travers la fumée. Je percevais toutes les créatures de cette planète, des scylfhs à l’animal le plus insignifiant, en train de gesticuler, tentant d’échapper à ce nimbe provenant de moi-même. Après une dizaine de minutes, le silence s’imposa. Tous avaient rétréci et un sommeil profond habitait chaque être vivant de cette Tûkaï. Une idée me traversa l’esprit de manière subite, tandis que je m’étais résolu à tous les massacrer. Non ! Ils ne souffriraient qu’un petit instant. Et puis, comment les tuer alors qu’aucun d’eux n’avait trouvé la mort par mes assauts ? Briser leur Unité… Une aura lumineuse enveloppa chacune de ces créatures et je fis tournoyer mon bâton en proférant l’ultime malédiction :

Bè karatanèz shakkutayané’d Eshaka

Ma goukot aknaretek doumgoutourak

Bataroutaka ten chirotané navikal grapagnik kèneletratz

Ma vaï trozouchoutaka’d vaï tanaproutaka enet undioane

Kritiacha bartel vaï padiodal machiotekz

 

Par les pouvoirs du Shakkûtaï et d’Eshaka

Que les vents de la sphère céleste

Se transforment par la fusion en un océan d’effroyables tourbillons

Qu’ils vous emportent et vous dispersent à travers l’Univers

Brisant ainsi votre pouvoir de l’Unité

Tous les scylfhs alentour s’élevèrent dans le ciel et disparurent à travers les nuages. Ainsi débuta le premier acte de la purge : je continuai de parcourir la planète, trouvant d’autres elfes endormis, mais aussi quelques fées irsulines, des dragons des neiges et des montagnes. Ces deux races paraissaient vivre en harmonie avec les scylfhs. Tous furent renvoyés hors de ce monde. Après plusieurs jours, alors que ce problème semblait annihilé, mon œuvre de vengeance et de destruction allait bientôt pouvoir commencer à prendre forme…[1]

 

[1] Deevn, Souvenirs d’un purificateur ou Réflexions quotidiennes et personnelles d’un génie ambitieux, chap. 13.

Publié dans Tome 1

Commenter cet article