Le pouvoir de l'Unité Tome 1 : Chapitre 1 (Partie 1)

Publié le par André Herbert

Le jour luisait à peine et déjà, Scylfhiûs s’était réveillé et habillé, encore marqué par ce cauchemar. Il avait revécu cette arrivée aussi soudaine qu’impromptue de cet être aussi mystérieux qu’imprévisible. Cela remontait à si loin, mais comment pouvait-il oublier l’une des journées les plus tragiques de sa longue existence ? Souvent, ce songe venait le hanter, mais cette nuit, il avait semblé plus réel que jamais. Vêtu de tartan, à la manière du clan Selmûnaré, il s’accommoda de sa veste courte à poil long et se dirigea vers son petit salon. Le scylfh prit en silence son petit déjeuner composé de pain, de confiture de bourgeon de sapin et d'une tasse de thé, avant de se résoudre à faire un tour dans son laboratoire. La demeure de Scylfhiûs, comportait une maison de dimension moyenne, faite en pierre orangée provenant des Montagnes rocheuses, ainsi qu'une autre bâtisse bien plus haute et accessible par une petite porte. À l’intérieur de ce lieu de travail, des grimoires, des livres et des fioles multiples garnissaient les étages qui se succédaient jusqu’au haut plafond. Machinalement, il s’empara d’une ampoule et d’un récipient, en versa quelques gouttes dans un bol en céramique et répéta la même opération avec d’autres flacons plus ou moins grands, remuant ces ingrédients à l’aide d’une spatule. L’art kenten n’avait pas de secret pour lui : mélanger différents produits pour en faire des élixirs, des potions ou des onguents soignants tous les maux faisait partie des passe-temps, souvent utiles, de Scylfhiûs. Cet art, il le pratiquait grâce aux enseignements que lui avait prodigués son père. D'ailleurs, il pensait à lui qui, après sa mort, avait décidé via son testament, de céder à l'azuréen la direction du Mastëllë, le village de la communauté. Lourde tâche au début que le scylfh bleu assumait pleinement à présent. Il acheva sa préparation et but directement le contenu.

— Voilà qui est mieux ! se dit-il en secouant la tête. Maintenant, allons réveiller cette fainéante.

Il ajouta le reste de sa mixture dans une minuscule ampoule qu’il mit dans la poche de son pantalon et repassa par sa demeure. Il appela d’une voix forte vers les escaliers qui montaient vers sa chambre :

— Maylyn… May ! Debout ! Rejoins-moi à l’extérieur.

Scylfhiûs ouvrit la porte. Dehors, le soleil projetait petit à petit ses rayons dorés sur l’orée de la forêt aux Mille Visages, là où se situait le village des scylfhs. Un léger vent frais soufflait paisiblement, mêlé aux chants des oiseaux. Il huma cet air délicat et caressa sa petite barbe légèrement grisonnante. Le remontant qu’il s’était confectionné dans son laboratoire l’avait revigoré. D’autres de ses confrères commençaient à ouvrir leurs fenêtres et à sortir de leur demeure, toutes d’un aspect presque semblable à celle de Scylfhiûs. Celui-ci contemplait un peu tristement la bourgade, dont les rues pavées serpentaient entre les maisons de pierre orangée. Un léger bruit d’ailes troubla ce moment de quiétude. Maylyn voletait en traînassant doucement, comme à son habitude. Elle préférait définitivement les bonnes grasses matinées. La fée irsuline aux cheveux mi-longs torsadés et aux yeux verts d’amandes semblait à moitié endormie. Elle planait vers Scylfhiûs et se posa sur ses mains en bayant aux corneilles.

— Allons, May, réveille-toi. Je sais que la nuit a été très agitée, pour moi comme pour toi. Mais nous devons vivre le présent et nous lancer vers notre futur.

La fée muette soupira, tout en faisant des gestes de dépit envers Scylfhiûs qui émit un demi-sourire. Celui-ci sortit sa petite ampoule et la donna à la créature qui l’accompagnait depuis longtemps. Elle s’envoya alors tout le contenu d’un seul coup et retrouva soudainement la forme.

Pendant ce temps, les habitants de la localité se rassemblèrent peu à peu au coeur de Mastëllë. Un fait exceptionnel au vu des événements de la veille. Les pieds de Scylfhiûs décollèrent et se posèrent sur le monticule de granite, au milieu de la place. Il se coiffa de son bonnet rouge à pompon et prononça d’une voix grave :

— Mes chers amis ! Plus de 440 années se sont écoulées depuis que l’infâme Deevn nous a séparés de Tûkaï et de nos frères. Depuis notre chute sur cette planète et avec une taille plutôt désavantageuse, nous avons vécu de terribles choses, avant de nous établir progressivement dans cette zone proche de la forêt. Mais la guerre entre nos cousins alfens et les humains du royaume de Benarguia nous menace : ces derniers ont attaqué hier notre bourgade, ainsi que les territoires alentour qui sont pourtant sous la domination de nos alliés. Sans l’appui des alfens et sans notre bravoure au combat, toutes ces maisons n’existeraient plus à l’heure actuelle. Les dégâts sont peu importants, malgré quelques bâtiments détruits vers l’extérieur du village… La situation ne risque pas de s’arranger et les alfens, qui doivent faire face à d’autres intrusions ennemies ne nous aideront pas éternellement. Par conséquent, une décision s’impose…

Après un temps de silence et ayant observé les regards inquiets de ses confrères, il reprit.

— Nous allons devoir partir et nous diriger vers le sud en traversant les Mille Visages.

Des exclamations diverses se firent entendre, car personne ne s’attendait à cela. Mais ce choix, après réflexion et surtout, après en avoir discuté, après la bataille, aux alfens, semblait inévitable pour l’azuréen.

— On pourrait la survoler, suggéra Paco, un scylfh bleu au regard vif, portant un petit bonnet couleur cuir. Car si nous nous aventurons trop à l’intérieur de ce bois, nous risquerions de passer par le territoire des nutons. Ces lutins n’apprécient guère les étrangers.

— Impossible, rétorqua Scylfhiûs. Les oiseaux de proie occupent la zone aérienne, au-dessus de la forêt. Ils pourraient aisément nous repérer et nous dévorer.

— Alors, contournons-la, proposa Norwal, un autre elfe de l’air azuréen qui portait de grosses lunettes rondes et un chapeau melon noir orné de multiples inscriptions. Les Mille Visages n’appartiennent à aucun royaume ni empire. Si nous la longeons en descendant vers le sud, nous resterons sous influence alfenne.

— Là aussi, cela me paraît inconcevable. Les collines méridionales sont infestées de tigres à dent de sabre et si nous la bordons par le nord, nous serons dans le territoire des humains. Par conséquent, nous sommes contraints de la traverser. Que chacun se prépare. Nous quitterons Mastëllë à midi. N’emportez que le strict nécessaire.

— Où allons-nous cette fois-ci ? demanda Marvana, une scylfhe bleue à l’âge avancé. J’ose espérer que l’endroit où tu nous conduis ne serait ni trop éloigné d’ici ni trop exposé à de potentiels dangers…

— Vers le sud, dit le chef d’un ton incertain. Les régions qui se situent après les Mille Visages sont plus accueillantes, parait-il. Mais les choses raisonneront plus clairement dans mon esprit quand nous quitterons la région de Klôderne.

— Le sud-est me semble une bonne option, ajouta Norwal. Les humains et les nains ont cessé depuis maintenant plusieurs années de se battre pour l’Argonne. En somme, un interminable couloir pacifié s’ouvre à nous et pourrait nous conduire vers des terres plus méridionales et donc, plus clémentes.

— Je suis plutôt d’accord, acquiesça Wolfgang, un scylfh basané à l’âge mûr, portant un pantalon bouffant et une chemise sans manches. Le temps est venu pour nous de rejoindre des royaumes où nous pourrions retrouver nombre de nos confrères…

— Nous l’espérons tous, conclut Scylfhiûs. Mais je vous préviens dès à présent : la route risque d’être longue et pleine de danger…

Après cet éclaircissement et malgré leurs soupirs d’indignation, tous se mirent au travail, attelant leurs charrettes, tirées par des hapulses. Cette espèce oiseaux au cou long et à la taille d’une petite poule, savait à peine voler, mais restait très pratique pour transporter de lourdes charges. D’ailleurs, tout y passait : vêtements, couvertures, nourriture de toute sorte, outils divers tels des marteaux, des pioches, ou des pelles. Chacun se préparait à un très rude voyage, à entendre la gravité du ton employé par le chef du village. Bishmal Mathéone, un scylfh musicien était désespéré : se séparer de son si beau piano que Paco lui avait construit. Quelle cruelle destinée que d’être abandonné aux futurs sévices du temps. Pour Norwal, les choses les plus fondamentales résidaient dans la lecture, d’où un chariot remplit de livres parfois tellement épais qu’un seul d’entre eux ne pouvait tenir entièrement dans ses mains. Même dilemme pour Scylfhiûs : les préparations qu’il avait confectionnées, il pouvait s’en passer, mais pas les grimoires...

440 années semblent une éternité pour nous, pauvres mortels, mais pas vraiment pour les scylfhs. Ces êtres avaient une durée de vie immensément longue : en effet, ils pouvaient atteindre un âge très avancé, dépassant largement plusieurs centaines d’années. Dès lors, ils plongeaient dans le « sommeil éternel », un endormissement de l’esprit qui n’altérait en aucun cas leur corps. Mais la décapitation ainsi que l’incinération complète pouvait les tuer, au même titre que leurs cousins elfes des bois. Ils leur ressemblaient d’ailleurs en tout point, avec leurs oreilles pointues et leur physionomie plutôt belle, svelte et élancée, même si certains pouvaient par exemple souffrir de surpoids. Mais la différence cruciale résidait dans leur taille lilliputienne qui les mettait souvent en danger. Cependant, ce groupe composé de 85 individus vivait plus ou moins tranquillement dans ce village, baptisé Mastëllë, un peu à l’abri des influences humaines. Il pouvait compter sur le soutien régulier des alfens qui leur avaient cédé une infime partie de leur vaste territoire. Ces grands elfes gris des montagnes dont l’empire s’étendait sur des milliers de kilomètres venaient en aide à ces petites créatures parfois démunies face à l’immensité du monde où ils se trouvaient. Ceux-ci leur fournissaient des produits de première nécessité, des tissus pour leurs vêtements ainsi que des armes à feu pour se défendre. Mais la guerre déclenchée depuis huit ans, qui les opposaient aux humains du royaume tout aussi vaste de Benarguia, avait changé la donne.

Le soleil s’éleva à son point le plus haut de la journée, annonçant un départ imminent. Les êtres semi-volants jetèrent un dernier regard vers leur petit village. Dans leurs yeux se reflétait une certaine nostalgie… Ainsi, ils s’enfoncèrent dans les bois.

Publié dans Tome 1

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marion 26/06/2016 13:08

Il y a du potentiel et du travail également. Certaines tournures montrent une jeune expérience mais aucune inquiétude cela disparaît à force d'écrire. C'est un premier ressenti je vais jeter un coup d'oeil à la suite

Bernieshoot 05/05/2016 14:27

un chapitre bien écrit, bienvenue dans ma communauté Livres Ô blogs