Le pouvoir de l'Unité Tome 1 : Chapitre 1 (Partie 3)

Publié le par André Herbert

    Sur l’une des routes principales de la forêt, à proximité du campement scylfh, passait un numal que l’on nommait Chyn. Les numaux, animaux dont le comportement et l’aspect ressemblaient à ceux d’un humain, habitaient d’immenses villes. Chyn arborait l’apparence d’un chat blanc aux poils tendres, vêtu tel un mousquetaire. Assez petit, il portait une tenue couleur marine avec une soubreveste fendue en quatre qui le couvrait entièrement et de belles bottes noires. Il possédait comme armes un arc et une superbe épée à la lame fine. Munie d’une garde en coquille bleu vif incrustée de signes torsadés, elle était nommé Subtilité. Du haut de son cheval gris, il semblait renfermer un caractère nonchalant, mais il n’en demeurait pas moins un redoutable maître expert en sabre et en épée que l’on appelait senoubaï.

Chyn chevauchait donc tranquillement sur ce chemin, quand tout à coup, un cri s’éleva à travers les conifères. Dans la forêt, à droite du sentier, le numal aperçut Bakra qui tenait Siréna. Celle-ci se débattait avec furie en glapissant. Vyni, dissimulé derrière un arbre, réclamait désespérément de l’aide. Le vieillard portait une calvitie bien entamée et quelques cheveux mi-longs grisâtres qui tombaient comme des filaments sur son visage d’albâtre boutonneux et ridé. Il projeta la pauvre petite sur un sapin et menaça de l’écraser. Le senoubaï sauta de sa monture et s’éleva vers lui en dégainant d’un seul coup Subtilité. Mais Bakra esquiva l’attaque de justesse en se jetant en arrière. Le maître, toujours dans les airs, s’avança subitement et administra un bon coup de pied dans la tête du croulant qui heurta un arbre. Le kâal se releva avec difficulté, proférant mille injures, mais il sentit la lame froide de Subtilité sur son cou.

— Qui êtes-vous ? questionna Chyn d’une voix sobre. Pourquoi avez-vous agressé cette pauvre créature ?

— Je me prénomme Bakra. Je suis kâal et j’ai autrefois dirigé l’armée du roi de Benarguia ! Comment oses-tu me menacer, numal ?

— Vous avez failli tuer cette jeune fille, interrompit le senoubaï. Et mon devoir me commande de protéger les faibles et de combattre les êtres malfaisants de votre acabit.

— Soit maudit, senoubaï ? s’égosilla le vieillard. Quand je retrouverais mon titre de chef des forces militaires de Benarguia et que notre monarque sera le maître absolu de Merveille, je vous détruirais tous, bandes de…

— Du calme, j’ai dit ! s’exclama Chyn en appuyant son sabre sur le cou de l’humain. Votre assassin de roi ne restera à jamais que le maître absolu de lui-même et de personne d’autre. Maintenant, je veux que vous me juriez solennellement de ne plus jamais recommencer. Est-ce clair ?

— Prend garde à toi, vil mousquetaire ! vociféra Bakra. Tu insultes ma condition de kâal et d’ancien militaire. Je pourrais te…

— Je vous le répète une dernière fois : est-ce clair ? demanda Chyn d’une voix froide. Ou alors de plus amples explications vous paraîtront-elles plus appropriées ?

— Non… oui, messire, les choses raisonnent plus nettement dans mon esprit, dit le vieil homme d’un ton moins menaçant. Pardonnez mon comportement. Mes colères dépassent souvent la limite du convenable…

Rangeant son arme, Chyn ramassa délicatement la petite scylfhe. Vyni poussa un cri d’alerte. Un souffle invisible frappa violemment le numal dans le dos et le projeta sur plusieurs centaines de mètres. Bakra s’éclatait de rire en se tenant les côtes, puis il s’évapora doucement.

— Tout va bien ? demanda Chyn en se relevant.

La scylfhe répondit d’un gémissement. Gravement blessée à l'épaule et le long de la colonne vertébrale, elle ne pouvait quasiment plus bouger. Le numal la déposa et tâta longuement la zone touchée. Il leva ensuite ses mains au-dessus d’elle. Une petite lueur s’y échappa. Le dos de la scylfhe craquela, puis la douleur disparue. Siréna fut guérie.

— Merci beaucoup ! Merci de m’avoir sauvée.

—De rien, dit Chyn Tel est mon devoir de maître senoubaï.

—Quelle force ! s’exclama Vyni. D’où tenez-vous ces pouvoirs ?

— Ils proviennent du Shikentaï, l’Energie Divine, dit le numal.

— Shikentaï… mais oui ! s’écria Siréna. Scylfhiûs également contrôlait ce pouvoir, il y a des années… Vous ressemblez un peu aux shiaïnouns qui utilisent l’énergie du soleil, du noyau de Merveille et des autres lunes pour combattre avec un sabre ou une épée…

— Effectivement, mais la voie empruntée par les shiaïnouns est tombée en désuétude. Ils pensaient que l’Energie Divine était uniquement concentrée en ces points et ne la maitrisaient pas toujours de façon correcte. De ce fait, leur art a disparu progressivement pour laisser place à un autre qui s’est accru : l’art Shent.

— Pourtant, quelques années auparavant, certains de nos frères pratiquaient cette technique de combat dans notre village, objecta Vyni.

— Oui, malgré la propagation de l’art Shent, les shiaïnouns restent encore très présents, avoua Chyn. Mais je pense qu’ils ne tarderont pas à changer de voie. Le temps fera son œuvre…

— Les tryens également maîtrisent ce qu’ils nomment « Al-Rahadi ». Une énergie émanant du Créateur, dit Siréna. Serait-ce la même chose ?

— Oui. Ils l’appellent ainsi, mais la substance est identique au Shikentaï. Vous avez été formé à leur art ?

— Non, pas vraiment, on m’a appris à attirer cette énergie en moi, mais j’ai préféré abandonner, à cause de la difficulté…

Au même moment vint Scylfhiûs, accompagné de trois scylfhs, dont Paco. Siréna leur raconta brièvement sa mésaventure et le chef de la communauté déclara en s’inclinant.

— Merci beaucoup ! Je n’oublierais jamais votre geste, Monsieur ?

— Chyn, fils de Tecbo et maitre senoubaï. Mousquetaire d’Anamitsû en exil, j’erre depuis 10 ans en secourant les plus faibles et en offrant mes services de protéger qui le veut en échange d’une juste rémunération…

— Un noble métier, cher ami, prononça Scylfhiûs. Dites-moi, ne connaîtriez-vous pas un lieu où nous pourrions construire un nouveau Mastëllë avec mes compagnons ? Il paraît que le sud convient bien.

—Le sud-est, ajouta Paco.

— En effet répondit Chyn, mais après plusieurs semaines de forêt pour atteindre l’Argonne désormais pacifiée, il vous faudra traverser des montagnes rocheuses très malsaines, remplies de dragons de toutes sortes et de kâals qui ont sombré dans la folie à cause des vapeurs toxiques dégagées par des geysers ; ensuite le bois Estryna qui renferme le territoire de gnomes hostiles aux étrangers et enfin, les marais d’Autras qui grouillent de reptiles géants d’une dangerosité sans égale. Vous arriverez alors à une chaîne de monts enneigés, infestées de trolls cannibales et violents. Au cœur de ces sommets menaçants, des milliers de tunnels sont occupés par des vampires assoiffés de sang. Après des mois de traversée, vous aboutirez à la grande vallée fertile de Laya, avec ses magnifiques collines, ses somptueux lacs et ses superbes rivières.

— Je vois ! marmonna Scylfhiûs, pas vraiment rassuré. De plus, toute la zone aérienne est infestée d’oiseaux de proie, jusqu’aux marais d’Autras. Mais je ne connais pas vraiment les régions du sud. Pouvez-vous nous y mener ?

Chyn se mit à réfléchir. Cela faisait longtemps qu’il errait sans mission ni travail, vivant de la chasse et de la générosité des gens. Ces créatures ne semblaient rien posséder et il pouvait décliner la demande de l’azuréen pour continuer vers d’autres terres plus propices à un emploi rémunéré. Mais le numal avait un grand cœur. De plus, refuser de conduire ces petits êtres vers des territoires plus pacifiés, sachant les nombreux dangers qui les guettaient, serait contraire à ses principes. Le numal hocha la tête, acceptant d’aider les scylfhs. Toute la compagnie rentra au campement et quelques minutes plus tard, un cri aigu, très fin, commun à chaque elfe de l’air, résonna dans la forêt. Scylfhiûs annonçait le rassemblement. Charlie arriva le dernier, mais trois membres de la communauté manquaient à l’appel.

 

 

    Une salle gigantesque abritait Baïwen, Hûor et Lothen. Haute d’une vingtaine de mètres, elle était ornée de superbes peintures rupestres qui semblaient représenter une histoire. Hûor, après un examen méthodique, pensa que le périple des scylfhs y figurait, à partir du débarquement de Deevn sur Tûkaï, en passant par les nombreuses périodes qu’ils avaient connues. Les premières et longues errances dans ce monde démesuré, les retrouvailles de quelques elfes de l’air dispersés, leur établissement chez les fées de la forêt de plantes de Quentween, leur exclusion à cause d’une épidémie violente qui dissémina leurs hôtes, les Guerres du Rude Hiver, l’invocation involontaire de Shimmael par Scylfhiûs, la guerre de l’Enchanteur Bleu, l’attaque d’Indilmala, leur installation à l’orée de la forêt aux Mille Visages, leurs diverses confrontations avec Bakra. Tous ces moments importants de la vie de ces créatures, ponctués d’autres mésaventures multiples, défilaient majestueusement, relatant la destinée agitée d’un peuple. Baïwen remarqua une écriture en ancien scylfh sur la façade de la salle et déclara :

—Voici la signature du père de Scylfhiûs, Argûs. Nous sommes dans la fameuse grotte où il a peint l’histoire de notre groupe, jusqu’à sa mort où il fut tué par Bakra.

— Regardez ! interpella Lothen. Un miroir géant creusé sur la paroi. Qu’est-ce que ça signifie ?

—Ouais, étrange ! murmura Hûor méfiant.

En plein milieu de la salle se trouvait une grosse pierre bleue. Finement taillée, sa rondeur atteignait la perfection et elle paraissait très lisse et fragile. Son reflet qui s’apparentait à la peau des scylfhs azuréens miroitait sur les façades, révélant les détails de l’œuvre d’art conçue par Argûs. Lothen, émerveillé par sa beauté, tendit la main pour s’emparer le bijou, mais Hûor s’interposa en lui attrapant le bras :

— N’y touche pas ! lui dit doucement l’enfant bleu. Je sens quelque chose d’anormal dans cette pierre.

— Allons ! rassura Lothen. Il se trouve devant nous, le trésor de la grotte. Peut-être qu’Argûs…

Jamais il ne put terminer sa phrase, car la porte vola en éclat : le kandika entra, les yeux injectés de sang et aveuglés par une furieuse envie de tout détruire.

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