Le pouvoir de l'Unité Tome 1 : Chapitre 3 (Partie 1)

Publié le par André Herbert

Quelques heures plus tard, sous une voûte céleste étoilée, se dressait une fête improvisée au palais situé au sud-ouest de Scylfhia-Tirèn. Il s’agissait de la grande ville que le groupe de scylfhs récemment rentré sur la planète mère avait aperçue à travers les fenêtres du Palais-Royal. Ce gigantesque bâtiment mesurait environ 9 km de hauteur, sans le dôme, 16 km de longueur et 4 km de largeur. Certains étages s’élevaient jusqu’à 10 m de haut. D’immenses baies vitrées envahissaient les façades principales et d’imposantes colonnes romanes dorées et superposées, montaient, soutenant avant le sommet un fronton en or monumental. En haut, une très large plate-forme, occupée par des jardins, surplombait le toit et de nombreuses statues d’anges, de senoubaïs et de combattants scylfhs garnissaient les gardes corps.

Les devantures latérales étaient ornées de piliers sculptés par des torsades ou représentant divers personnages. Des milliers de grandes fenêtres également en cristal bleu transparent les décoraient. Le dôme qui commençait à s’imposer n’était pas encore achevé.

Le bâtiment s’illuminait naturellement et l’on pouvait l’admirer en entier à la faveur des claires nuits d’été. Ce fut le cas. Tous les habitants de Scylfhia-Tirèn et des environs furent conviés gratuitement au festin géant, organisé dans les multiples salles du palais, mais aussi dans les jardins, au sommet. Les invités affluaient en nombre, grâce à la forte publicité mise en place par l’intermédiaire des chaînes de télévision et des panneaux lumineux qui pullulaient partout dans la grande cité. Sachant que les scylfhs aimaient faire la fête dans n’importe quelle circonstance, l’annonce soudaine de cette soirée gratis au sein même du plus prestigieux bâtiment de la planète attira des milliers de convives. Les musiques qui passaient variaient : de la plus douce à la plus entraînante. Tous chantaient et dansaient dans une ambiance électrique. De superbes feux d’artifice résonnaient dans le ciel de Tûkaï. Dans la spacieuse salle des bals, située au 150e étage, Sprintle et Chyn discutaient :

— Ce palais est gigantesque ! remarqua le numal. De ma vie, je n’ai jamais rien vu de tel.

— La plus grande fierté de notre peuple, le bâtiment le plus démesuré de l’Univers, cita Sprintle. Voilà les paroles de Mûshin III, le prédécesseur de Shinbaï. Son rêve a mis près de 100 ans pour sortir de terre…

— Pourquoi une telle construction ? demanda Chyn dubitatif. La famille royale ne doit pas être si nombreuse qu’elle nécessite une résidence de cette taille…

— Évidement que non, mais le Palais Royal tient à symboliser le Pouvoir de l’Unité Scylfhe et il fallait donc un édifice à sa hauteur. De plus, il abrite le trésor de notre peuple, dont une grande partie avait appartenu à Deevn.

— Je vois, fit Chyn. Et cette structure principalement dorée : ne me dites pas que toute la façade est en or ?

— Si ! assura Sprintle. Quand nous sommes revenus sur Tûkaï, de multiples bâtiments en or, des statues de Deevn subsistaient partout sur la planète. Ce malfrat adorait ce métal jaune et pendant la guerre, de nombreux mondes sous son joug ont été pillés allégrement avec des mines entières vidées. Il en portait sur lui, en avait tapissé les murs de son ancienne demeure. Nous avons tout fondu et ainsi, ce matériau nous a servi pour la construction du palais.

— Et personne ne vient tenter de saccager la façade pour voler l’or ?

— Non ! La garde de palais veille au grain et le fait de s’attaquer au symbole du Pouvoir de l’Unité est passible d’une peine sévère, pouvant aller jusqu’à 30 ans de prison.

— Justement, quel est votre rôle au sein de cette garde ? demanda Chyn.

— Je forme les soldats au maniement des armes, je leur apprends quelques rudiments à la maitrise du Shikentaï, je coordonne mes hommes ainsi que leurs activités de surveillance au sein du Palais et quand le roi se déplace, je dirige les équipes qui suivent notre monarque à la trace… Bref, je suis très polyvalent. Et vous ? Qu’exerciez-vous comme profession sur Merveille ?

— Oh ! Je n’en avais point. À vrai dire, j’errais à travers ce monde en secourant des personnes opprimées et en travaillant pour de riches seigneurs. Et maintenant, je me retrouve ici… Au final, je n’ai pas envie de retourner sur ma planète d'origine. J’espère découvrir de nouvelles choses sur Tûkaï.

— Peut-être que les nombreux périples que vous avez effectués ont permis de la voir dans son ensemble ?

— Absolument pas ! Merveille est si vaste... Mais bon, j’ai beaucoup voyagé et d’ailleurs, l’un des seigneurs que j’ai protégés m’a donné cette bague, en signe de remerciement. Le minéral ressemblait étrangement à celui de Scylfhiûs.

Il plongea sa main dans sa soubreveste et en sortit une chaîne accrochée à son cou où pendait un anneau serti de signes incurvés et d’une pierre azur en forme d’étoile à quatre branches. Son éclat reflétait une teinte identique au joyau trouvé par Scylfhiûs.

— Un très bel objet ! affirma Sprintle, émerveillé par sa clarté.

— Ce seigneur m’a raconté qu’elle détenait des pouvoirs inimaginables. Mais je n’ai pas eu l’occasion, jusque là, de véritablement les exploiter…

— Vos vêtements ressemblent traits pour traits à ceux des mousquetaires, constata Sprintle.

— J’ai autrefois appartenu à un ordre de mousquetaires senoubaïs, dit Chyn. Mais j’ai été accusé à tort et à travers de meurtre et on m’a donc chassé. La tache qui macule chaque pan de ma soubreveste marque mon exil… Je porte encore cet uniforme dans l’intention de me racheter un jour d’un crime que je n’ai point commis…

— Eh bien, je souhaite que ce jour arrive et que vous puissiez avoir l’occasion de prouver votre innocence, prononca le maitre senoubaï.

— Qu’Amaël vous entende, espéra Chyn d’un ton empli d’une certaine mélancolie. Je vais faire un tour. Bonne soirée.

Sprintle inclina légèrement la tête tandis que le numal chat se dirigea vers le grand balcon en forme ovale. La salle des bals, entourée de rideaux et de colonnes dorées, accueillait des centaines d’individus et Chyn se sentait légèrement étouffé. L’air tûkaïen lui faisait du bien. Il observait les tenues des gens, qui ne manquaient pas de raffinement et d’éclectisme : on pouvait croiser des personnes habillées à la mode dite « moderne » : pour les hommes, chemises claires surmontées de vestes cintrées sombres ou richement brodées, queue-de-pie agrémentée du haut-de-forme noir, gilets en cuir ornés de boucles, pantalons rayés ou redingote. Pour les femmes, robes à frou-frou ou à corsage, jupes diverses et variées, du velours au par-dessus. D’autres scylfhs arboraient des tenues elfiques traditionnelles : de la longue robe à tissu fin et aux manches très amples pour les femmes à la tunique doublée de surcot pour les hommes. Mais des habits plus « traïdiens » côtoyaient ces mélanges vestimentaires, de la robe fourreau au smoking.

Alors que le senoubaï continuait d’observer les multiples costumes, il bouscula une invitée. Le verre qu’elle tenait déversa un liquide jaunâtre gazeux qui éclaboussa sa robe sans manches blanche recouverte de paillettes pourpres.

— Oh ! Mille excuses, mademoiselle. Je suis affreusement confus… Pardonnez ma maladresse.

— Non ! Ma robe de soirée préférée, s’exclama la jeune scylfhe. Vous auriez pu faire attention. Cette tâche ne partira surement pas.

La nubienne replaça ses cheveux violacés mi-longs parsemés de mèches rouges. Elle arborait l’apparence d’une fille en pleine adolescence et ses grands yeux violets en amande, bordés de mascara et de fard à paupières, le regardaient furieusement.

— Ne soyez pas en colère, mademoiselle, rassura Chyn. Je vais arranger cela.

Il mit sa main près de la tâche qui se trouvait sur le ventre de la jolie scylfhe et elle s’évapora progressivement.

— Vous maitrisez le Shikentaï ? demanda-t-elle étonnée. 

— Oui ! répondit le numal. Je suis d’ailleurs un maitre senoubaï. Faire disparaître ce genre de contrariété n’est qu’une simple futilité. Veuillez m’excuser encore une fois et passez une excellente soirée.

— Attendez ! s’écria l'inconnue. Vous avez un TM ugent à prendre ou quoi ? Je ne vous ai jamais vu auparavant.

—Un…Quoi ? demanda Chyn en fronçant les sourcils.

—Un TM… Un Train Monorail ! répondit la jeune fille. Vous ne savez pas de quoi il s’agit ?

—Absolument pas ! Décidément, ce monde semble cacher bon nombre de mystères.

—Vous êtes un scylfh du groupe numéro six ? interrogea-t-elle.

—Non, je suis un numal qui s’est joint un peu part hasard à cette communauté et je proviens de la planète Merveille où il n’existe pas de TM, ni de bâtiment aussi imposant que ce palais, ni même de villes avec des tours aussi hautes….Quoique...

— Ah ! Et c’est quoi, votre nom ? demanda-t-elle promptement. Oh !...Pardonnez mon indiscrétion. Cela…

— Il n’y a pas de quoi ! Je m’appelle Chyn, fils de Tecbo. Et vous, jeune demoiselle ?

— Moi ? Masha, fille de… euh… enfin, bref ! Vous n’avez pas à le savoir !

— Ah bon ! fit Chyn en souriant. Pourquoi hésitez-vous à me donner le nom de votre père ?

— J’ai dit que vous n’avez pas à le savoir, répliqua-t-elle fermement. Allons ! Racontez-moi donc comment vous avez rejoint le groupe qui est arrivé.

— Oh ! Un peu par hasard, comme je vous l’ai souligné…

Il lui conta son histoire, tandis que Masha l’observa d’un regard méfiant, par crainte qu’il utilise ses pouvoirs afin de découvrir le nom de son père.

Pendant ce temps, sur la place devant l’entrée du Palais, Baïwen, Lothen et Hûor s’amusaient au « loup aérien » : le jeu consistait à désigner un loup qui devait toucher ses camarades et ainsi, se débarrasser de sa charge, le joueur touché devenant lui-même le loup. Un scylfh basané les interpella, vêtu d’un long manteau en cuir jaunâtre qui recouvrait et armé d’un rafaleur, une sorte de pistolet à énergie plasma. Il semblait assez jeune, quoique déjà adulte. Son regard froid aux reflets verdâtres toisait les enfants.

— Tiens donc ! C’est vous les nouveaux revenants de Tûkaï ? demanda-t-il

— Ouais ! répondit Lothen en se posant. Et toi, alors ? Tu es qui ?

— On m’appelle Cow-boy Johns et je suis un chasseur de primes. Je ne suis pas venu à cette soirée dans le but de m’amuser, mais pour retrouver cet individu.

Il présenta une affiche ou un scylfh azuréen, baraqué, chauve et à la dégaine menaçante y était imprimé avec une forte récompense pour celui qui réussirait à le capturer, mort ou vif : environ 100 000 raenes.

— Non, désolé ! dit Baïwen. On vient juste d’arriver et on n’a jamais vu ce type. Pourquoi ? Quel est le problème ?

Mais l'autre ne répondit pas et s’en alla aussi subitement qu’il était venu.

— Bizarre, celui-là remarqua doucement Hûor.

— Eh ! Regardez ! Les nouveaux ! s’écria une voix.

Une troupe d’enfants ayant approximativement l’âge de nos trois amis descendit vers eux. Parmi le groupe de garnements se trouvaient deux numaux chiens, avec leurs longues oreilles marron et leur petit nez rosâtre. Tous les autres étaient des scylfhs d’apparence.

— Salut ! lança l’un des numaux. Quels sont vos noms ?

— Je m’appelle Lothen et voici mon frangin Baïwen et Hûor, notre meilleur pote.

— Enchanté. Moi, c’est Skô et voilà mon frère jumeau, Skaï. À côté, Sean, Manouk, Sataîchi, Maria, Kamal, Alice, Pierre, Ishin, Makoto, Gary, Kikûchi, Pritanya, Tûkaï et Alix. Nous sommes presque tous disciples senoubaïs. Pritanya, Alix, Pierre et Maria apprennent d’autres arts martiaux N’Taï.

— Quoi ? s’étonna Baïwen. Vous avez déjà commencé votre formation ?

— Exact, confirma Tûkaï, un scylfh aux cheveux courts violacés et dont plusieurs mèches rouges lui tombaient sur le front. Mais avant de devenir disciple, on a subi ce qu’on appelle un entrainement de base qui consiste à s’initier au contrôle de l’une des deux EN (Energies Naturelles) : ton esprit doit se confronter au Shikentaï, l’Énergie Divine et au Shakkûtaï, l’Energie Universelle. Tu devras choisir entre les deux pour ensuite parfaire ton initiation, à savoir posséder une bonne condition physique et à apprendre à se battre sans autres armes que l’une des deux EN.

— Il parait que Scylfhiûs maitrisait l’Energie Divine, évoqua Lothen. Mais il a abandonné il y a très longtemps. C’est quoi, concrètement les deux EN ? Elles sont issues de la nature ?

— Oui, dit Skô. Les deux EN interagissent pour maintenir l’équilibre dans l’Univers tout entier. Elles se trouvent en nous, mais également de manière plus importante et infinie au cœur de chaque planète et de chaque étoile. Elles gravitent aussi dans l’air et autour des personnes qui savent maitriser l’une d’elles. Grâce à l’une des EN, on peut, par exemple, générer des boules d’énergie, des rayons fulgurants, augmenter le tranchant d’un sabre ou d’une épée et même ses capacités physiques et mentales. Leurs pouvoirs sont immenses et sans limites, si ce n’est nous-mêmes.

— Ah ! Je vois ! s’exclama Hûor. Mais je ne sais pas si je vais demander à maitre Sprintle de m’initier au contrôle de l’une des deux EN.

— Pourquoi ? s’étonna Skaï. Tes parents ne veulent pas ? Les miens ont longtemps protesté.

— Ils ne sont plus là, murmura Hûor. Moi, Baïwen et Lothen, nous avons perdu nos parents, il y a plusieurs années.

— Oh ! Je suis désolé ! fit Skaï, gêné. Comment est-ce arrivé ?

— C’est une longue histoire, dit Baïwen. En bref, ils ont été tués par Shimmael, le démon à l’amphore maudite qui menaçait Merveille. Ils protégeaient un village du nom d’Indilmala, où nous vivions avec les elfes... C’était quelques années après la naissance de Lothen. Les souvenirs que je garde d’eux sont impérissables, mais le plus important reste ceci, qui a été fabriqué par notre père et celui de Hûor...

Il montra à ses nouveaux camarades un bracelet argenté, orné de deux boules. Son frère et son ami possédaient le même, mais plus gros. Il y eut un court silence, puis Tûkaï, souhaitant mettre fin au malaise ambiant, changea de sujet en prononçant :

— En tout cas, l’initiation est très dure, elle peut prendre énormément de temps, mais je suis maintenant un combattant senoubaï contrôlant le Shikentaï et j’ai bien l’intention de devenir maitre.

— Ça alors ! s’écria Lothen. Montre-nous donc comment tu maitrises le Shikentaï.

Sa main brilla et une forme ronde couleur platine apparut :

— Voici un Taywana, une sphère d’Energie Divine crée en la combinant au moins jusqu’au niveau 12 de concentration. Sa puissance, sa taille et surtout son impact : tout cela peut varier en fonction du niveau de concentration, allant du simple étourdissement à la mort.

Elle disparut subitement.

— Au fait, demanda Lothen, pourquoi t’appelles-tu Tûkaï, comme le nom de la planète ? Tes parents étaient en manque d’inspiration ?

Tous les autres ricanèrent, sauf le concerné qui fulmina :

— N’importe quoi ! Ils m’ont donné ce prénom pour rendre hommage à la terre de tous les scylfhs. Et toi donc, regarde-toi, avec ta tête ! On dirait une mangue.

— D’ailleurs, son surnom est rorumango : les elfes nubiens utilisent ce terme pour désigner le noyau de ce fruit. Matez-moi cette forme très ovale du crâne qui…

— Tais-toi, père Castor ! se défendit Lothen. Regarde tes dents de devant dans un miroir avant de parler !

— Tûkaï. Quel joli nom… remarqua quelqu’un.

Derrière eux se tenait Siréna, accompagnée de Vyni. Elle portait une magnifique robe de soirée pourpre à la manière elfique et souriait à Tûkaï.

— Tu as un look d’enfer, dit-elle. J’adore tes mèches rouges.

Sa douce voix fit fondre le groupe d’enfants et Tûkaï devint violet, répondant un « merci » à peine audible. Lothen, lui, les regardait en leur faisant des gestes brusques pour les extirper de leur léthargie, alors que la belle s’en alla avec une démarche féline.

— Eh ! Oh ! appela-t-il. Réveillez-vous ! Arrêtez donc de la fixer. On croirait que vous êtes hypnotisé par une glace au chocolat. Pourquoi tous les gars la lorgnent ainsi ?

— Tu ne comprendras jamais, rorumango, soupira Hûor en la voyant s’éloigner. Ou alors bien plus tard…

— Quel est cet ange tombé du ciel ? s’émerveilla Tûkaï. Quelle classe ! Quelle magnificence !

— Siréna, répliqua Baïwen. Surement la plus belle scylfhe de l’univers…

— Et le pantin qui l’accompagne ? questionna Skô.

— Ah lui ! Vyni, son cousin adoré. La fillette dans un corps de garçon, répondit Baïwen. Tout le monde se moque de lui à cause de ses manières bizarres et de son caractère de coquet, sauf Siréna et Scylfhiûs. Il dit qu’on doit accepter le fait qu’il soit différent… Mon œil !

— Enfin bref ! fit Lothen qui voulait changer brusquement de sujet. Qui est donc votre maitre ?

— Il se nomme Rafek, murmura Tûkaï, les yeux rêveurs. Un scylfh à l’apparence d’un singe. Comme Skô, Skaï et d’autres confrères de la planète, il a reçu un sortilège qui l’a transformé ainsi. C’est un souvenir assez pénible pour ceux qui l’ont subi… Cela a rendu notre maitre assez solitaire. Il préfère passer le temps avec ses élèves. En dépit de son âge, je ne l’ai jamais vu avec une compagne.

— Scylfhiûs aussi ! pouffa Baïwen. Bon, il lui reste de la marge, mais quand même ! Tu crois qu'en le présentant à ton Rafek, il pourrait y avoir un coup de foudre ?

Tous explosèrent de rire.

— J’ai une idée ! s’écria Skô. Vous ne connaissez pas encore le 700e étage ?

— Non… dit Baïwen. Qu’a-t-il de particulier ?

— C’est l’un des plus vastes du palais, expliqua Tûkaï. Tout le monde dit ça, mais ça m'étonnerait, car il y a trop d’endroits interdits au public et de mystères l’entourant. Les adultes l’ont investi pour la soirée et aucun enfant n’a le droit d’y aller

— Mais nous, on va y rentrer ! murmura Alice, une scylfhe bleue aux tresses violettes. Vous venez avec nous, n’est-ce pas ?

— Vous êtes fou ? Vous allez transgresser une règle prononcée par le roi Shinbaï, dit Hûor d’un ton grave. En plus, il doit y avoir des personnes qui surveillent.

— Pas de soucis ! rassura Skaï. Les gardes royaux ne connaissent pas aussi bien que nous le Shikentaï. On pourra utiliser nos pouvoirs sur eux.

— Et toutes les plus belles filles de la soirée sont agglutinées là-haut, ajouta Pritanya, un petit scylfh basané, trapu, aux yeux tirés.

— Et alors ? rétorqua Lothen. On est trop jeune. Les grands à l’intérieur vont nous repérer…

— Ne t’inquiète pas ! dit Skô. Certains adultes ont à peu près notre taille et notre physionomie. Si on t’interroge, tu feras la grosse voix…

Baïwen, Lothen et Hûor, pas très convaincu, suivirent néanmoins Tûkaï et ses amis qui se dirigeaient vers l’ascenseur-tracteur. En un clin d’œil, tous se retrouvèrent devant une vaste entrée, d’une trentaine de mètres de hauteur. Trois gardes à l’allure massive se tenaient en face de l’accès. Tûkaï marcha vers eux d’un pas assuré, suivi de ses camarades. Le scylfh remarqua quelque chose d’étrange sur ces individus. Sataîchi, l’un des enfants du groupe, basané, corpulent et le crâne rasé, prononça rapidement :

— Ce sont des robots ! Apparemment, on n’est pas seul à avoir fait une entorse au règlement…

— Ils ressemblent à des boites de fer, constata Baïwen. Elles bougent ?

— Bien sûr que oui, confirma Skaï. Mais vous venez de quelle planète ?

— Merveille, répondit Lothen. Y’avait pas ce genre du truc qui se baladait là-bas.

— Vous avez un gros retard au niveau de la technologie, on dirait, dit Tûkaï. Vous savez ce qu’est un THI ? La télévision ? L’ordinateur ? Le vaisseau ? La VoV ? Vous voyagiez comment dans votre bled ?

— Ben en volant, à dos d’hapulse ou en carriole, expliqua Baïwen. On naviguait aussi sur les flots avec un bateau à voile et dans certains coins de Merveille. Certains se déplaçaient en naviroplane…

— Mais la télévision et le TH… I, on ne sait pas de quoi il s’agit, compléta Lothen.

— Eh ben, il semblerait que vous soyez passé de l’Âge Séparée à l’Âge Traïdien sans transition, constata Skô.

— Et les armes à feu, vous connaissez ? demanda Alix d’un ton inquiet. Ne me dites pas qu’on se castagne uniquement avec des arcs et des flèches sur votre vieux caillou…

— Non, faut pas abuser non plus s'exclama Hûor. Les armes à feu existent sur Merveille, de même que les armes à énergie N'Tai. D’autres comme Wolfgang, un gars de notre groupe, se battent avec un rasshan et les pouvoirs de « Al-Rahadi ».

— Ah ! Quand même ! lâcha Skô. Bon revenons à nos moutons et laissez-moi m’occuper des gaïmens… employer des prototypes de robots autonomes pour garder le palais… n’importe quoi !

Le scylfh à l’apparence de numal chien se dirigea d’un pas tranquille vers les masses mécanisées. Sa main droite brillait légèrement. Il la tendit à l’encontre des gaïmens. Ceux-ci l’observèrent durant un instant, analysant la situation dans leurs circuits imprimés. Puis, l’un d’eux répondit et serra la poigne du jeune garçon. Des éclairs jaillirent et zébrèrent tout le corps du robot, qui s’éteignit. Skô fit la même chose avec les deux autres. La voie était libre. Les petits passèrent la gigantesque porte de marbre. Des spots multicolores s’illuminaient partout dans une salle de taille colossale. Des milliers de scylfhs se lâchaient sur la piste de danse, mais également dans les airs, au milieu des sofas et des bars planants. Tûkaï, Skô et Skaï étaient aux anges. Les autres garçons de la bande regardaient béatement les filles qui se déhanchaient sur une musique enivrante.

— Bon ! lança Tûkaï en se frottant les mains. Le gibier ne manque pas ! Vous venez, les mecs ?

—À la chasse ! hurla Alix en quittant le sol.

Tous le suivirent et s’envolèrent, sauf Baïwen, Lothen, Hûor, Sean et les demoiselles du groupe. Ils cheminèrent à travers la foule en délire vers le bar et se campèrent dans un coin, en observant les performances chorégraphiques exécutées par leurs amis. Seul Tûkaï maitrisait la chose, contrairement aux autres garçons, dont les mouvements corporels ne se calaient pas vraiment sur le rythme. Baïwen aperçut Charlie qui dansait avec une horde de belles azuréennes. Il semblait apprécier le cadre de ce qui allait être bientôt leur nouvelle vie. Bishmal Mathéone et ses acolytes par contre, ne se délectaient pas de cette musique trop bruyante et peu mélodique à leur goût. Ils quittèrent d’ailleurs rapidement les lieux. Une scylfhe se dirigea subitement vers le groupe où figuraient Baïwen et Lothen. Elle disposait d’un corps sublime, habilement façonné par la nature, mais son visage laissait à désirer : des yeux trop tirés, un nez très remonté et des dents trop écartées composaient sa face.

— Salut, toi ! souffla-t-elle en s’installant près de Sean. C’est quoi ton petit prénom ?

Sa voix assourdissante trahissait une forte consommation d’alcool. Elle empestait à des kilomètres à la ronde.

— Sean… balbutia-t-il. Mais, qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?

— Tu le fais exprès ou quoi ? lança la fille en s’approchant davantage du garçon. C’est toi que je veux ! Viens te lâcher sur la piste de danse avec moi…

— Hors de question ! s’écria Sean. Laissez-moi donc ! Vous n’êtes pas dans votre état normal…

— Hé ! Hé ! ricana la dépravée. Allez ! T’es super mignon, tu sais. Après, on va…

— Non ! hurla Sean en s’arrachant de l’étreinte de la scylfhe.

Mais elle s’approchait encore plus, émettant un rire oppressant. Sean bondit de sa chaise, mais il sentit une forte pression à son bras gauche. L’enfant serra son poing droit et administra un violent coup sur la joue de la fille. Elle s’envola pour percuter le bar planant. Les gens s’arrêtèrent de danser. Des gardes pénétrèrent soudainement dans la salle à la recherche des gamins.

— Ça sent mauvais ! constata Tûkaï. On devrait lever le camp.

Tous se dirigèrent vers l’une des grandes fenêtres du palais, poursuivis par les soldats royaux. Skô l’ouvrir et fit s’échapper ses camarades qui plongèrent dans le vide. Puis, il les suivit en refermant le passage derrière lui. Il généra par la paume de ses mains un flot d’Energie Divine, matérialisée en une poudre bleuâtre qui envahit toute la baie vitrée. Les gardes tentèrent de l’ouvrir, mais elle bloquait, ce qui permit aux garnements de s’élever tout en longeant la façade de la résidence de Shinbaï. Ceux-ci riaient de leur exploit

— Une vraie bande d’incompétents ! railla Skaï. En même temps, on peut comprendre : les gardes de base ne maitrisent pas vraiment le Shikentaï.

— C’est donc une frontière immense qui sépare quelqu’un qui connait parfaitement cette énergie d’une personne quelconque ? questionna Baïwen.

— Oui, répondit Tûkaï. Rares sont les non-initiés qui peuvent battre un senoubaï ou un autre combattant N’Taï. Mais Maitre Rafek nous a déjà dit que ce genre d’individus existait jadis dans le passé…

— Le dernier qui arrive à la plate forme est un minable, défia Manouk en accélérant.

La meute de garnements accrut brusquement sa vitesse de vol, se bousculant et se grappillant. Kamal fut violemment projeté contre une vitre par Tûkaï, alors que Skô, Alice et Ishin prenaient de l’avance. Nos trois nouveaux venus ne pouvaient rivaliser avec des apprentis senoubaïs, mais Lothen réussit à distancer Sean et talonnait Sataîchi. Ils dépassèrent les nuages et plusieurs gigantesques statues d’or qui fixaient le vide. Les détails qui ressortaient de ces œuvres d’art impressionnaient Baïwen et Hûor. Ils continuaient, infatigables et toujours plus haut. Kamal, le dernier, rejoignit ses amis, mais Baïwen et Hûor ne lui laissaient pas d’opportunités pour les doubler. Soudain, la façade qu’ils longeaient depuis plusieurs minutes s’arrêta net. D'immenses jardins occupaient le toit de la demeure royale et au milieu, un dôme à moitié entamé. Des milliers de gens envahissaient cet espace. Le groupe d’enfants se posa à côté des autres statues. Celles-ci n’étaient pas en or, mais peintes de différentes couleurs.

— Voici les plus grands personnages scylfhs de l’histoire de l’Univers, présenta Tûkaï. Ils garnissent tous les gardes corps qui entourent cette étendue. Il y en a plusieurs centaines…

Baïwen, Lothen et Hûor admiraient tous ces êtres, parfaitement sculptés et de taille gigantesque. En effet, la majorité mesurait sept mètres. Des combattants munis de toutes sortes d’équipements : épées, haches, bâtons, armes à feu, ou à énergie plasma. Mais d’autres n’en disposaient pas et se tenaient face à la nuit, mais non moins élégamment habillés. Alors qu’il parcourait ces personnages charismatiques, Baïwen interpella ses amis :

— Voyez donc celui-là, ne serait-ce pas…

— Maitre Sprintle ? Exact ! affirma Skô. Et pas très loin, Maitre Rafek.

Une grosse ceinture marron soutenait le katana à la lame verte d'un Sprintle à peine adolescent. Vêtu d’une armure constituée d’épaulettes, d’un plastron et de protège-tibia, il portait dans son autre main un casque et fixait le vide d’un regard glacial. Une sorte de pantalon plissé, peu ample, le couvrait du bas ventre aux chevilles. Quant à Rafek, il était assis sur une pierre plate, les jambes croisées, les paumes de ses mains jointes et les yeux fermés.

— Impressionnant ! s’émerveilla Hûor. Pourquoi maitre Sprintle est-il représenté avec cette armure ?

— Car il s’agit de celle qu’il revêtait lorsqu’il a participé à la Guerre Galactique, de même que tous les autres scylfhs, répondit Pritanya.

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