Le pouvoir de l'Unité Tome 1 : Chapitre 4 (Partie 1)

Publié le par André Herbert

Résumé : L'immense palais des scylfhs s'est mis sur son 31 pour fêter le retour du groupe provenant de Merveille. Nos amis se rendent compte au fil des rencontres qu'ils ont atterri sur une planète dont la technologie et le mode de vie sont radicalement opposés à ce qu'ils ont connu 24 heures plus tôt. De plus, l'apparence sous la forme de numal d'un certain nombre de scylfhs, dont le roi en personne, suscite de nombreuses interrogations, notamment de la part de Scylfhiûs. Mais qu'importe, la joie de retrouver la terre mère est bien trop grande et les scylfhs du groupe numéro six repartent dans leur nouveau village et s'endorment, les rêves pleins d'espoirs pour l'avenir, malgré la menace qui plane au-dessus de leur tête....

 

 

    Le lendemain matin, les scylfhs du groupe numéro six reçurent une visite assez inattendue. Un naviroplane se posa sur la place du Mastëllë de Tûkaï. Scylfhiûs alla à sa rencontre, surpris de voir cet immense navire volant dans ce monde si sophistiqué. Ses voiles se rétractèrent. Elles servaient en effet à capter l’énergie solaire afin d’alimenter deux tubes de feu qui hurlaient à en faire trembler le sol. Maylyn se cacha dans l’une des poches de son alter ego, effrayée par ce bateau volant. Un scylfh azuréen assez âgé, vêtu somptueusement d’une tunique brodée au tissu soyeux, descendit. Physiquement athlétique, sa barbe grise envahissait tout son visage. Ses yeux bleus et verts brillaient sous la lumière du soleil et ses cheveux mi-longs argentés flottaient légèrement.

— Bonjour à vous, je me prénomme Philliam, maréchal des armées du roi. Notre monarque m'a chargé de vous faire visiter Tûkaï.

— Enchanté de vous rencontrer, dit Scylfhiûs en s’inclinant. Je pense que nous sommes tous d’accord pour vous suivre, n’est-ce pas vous autres ?

Les habitants du village présent hochèrent la tête, tous enthousiastes à la perspective de découvrir ce nouveau monde. Tous les scylfhs de la petite bourgade furent prévenus et s'apprêtèrent pour cette exploration. Baïwen, Lothen et Hûor n’étaient pas vraiment motivés et préféraient dormir encore quelques heures. Mais le chef de Mastëllë, aidé de sa fée qui secoua sur eux sa poussière, les obligea à se lever et à se préparer pour le départ. Philiam ajouta à Scylfhiûs dans la confusion :

— Après ce tour du monde, nous irons voir un Ascendant très particulier. Vous devriez emporter avec vous votre joyau d’azur...

Le scylfh hocha la tête. Siréna, qui se trouvait dans les environs, demanda soudainement :

—Monsieur Sprintle est là pour nous faire visiter ?

—Non, il travaille au Palais, répondit simplement le maréchal.

La jeune fille paraissait déçue, mais pas Vyni, qui, aux bras de sa cousine, avait hâte de découvrir Tûkaï. Charlie également semblait enthousiaste, après la soirée magnifique qu’il avait passée en charmante compagnie. Les nombreuses musiques résonnaient encore dans sa tête, de même que les effets de l’alcool et des herbes à fumer. Jeleween, dont la petite maison se trouvait accolée à celle choisie par Vâlen, ne cachait pas son impatience à l’idée de visiter ce monde, alors que celui-ci l’effrayait pas plus tard qu’hier soir. Mais la perspective de peut-être voir des dragons lui avait fait totalement changer sur la perception de Tûkaï.

Les 85 scylfhs étaient prêts. Le naviroplane largua les amarres, déploya ses voiles qui s’illuminèrent et il s’envola dans la masse de cumulus blancs. Il franchit ce mur immaculé et arriva devant une myriade de plantolls de tailles différentes. Le navire planait délicatement sur les nuages et des habitations trônaient sur ces iles.

—Voici Faylem, l’archipel le plus grand et le plus peuplé de la planète. Beaucoup des nôtres y ont élu domicile dont quelques Ascendants.

—Quoi ? Il y en a ici ? demanda Baïwen, étonné.

—Absolument. Ceux qui ont reçu le pouvoir de l’Unité de l’Archange protecteur de notre race Tianalaïshin ne sont pas très nombreux, une dizaine, si je ne me trompe guère.

—Cet endroit ne semble pas avoir beaucoup changé, dit Scylfhiûs.

—Vous connaissez ? interrogea Philiam.

—Oui, l’un des frères de mon père habitait ici. Il se nommait Iolwen et possédait une maison sur l’ile principale.

Alors qu’ils traversèrent l’archipel, le maréchal ordonna de s’arrêter. Tous les scylfhs sortirent du naviroplane, qui stationna près de sur l’une de ces étendues flottantes, la plus grande. Un château s’y dressait, avec son donjon qui s’élevait telle une flèche au toit doré. L’air pur et léger, vivifiait les poumons.

Certains résidents se déplaçaient dans des voitures volantes appelées VoV ou des motocyclettes de même type dénommées Raidim. Sur plusieurs plantolls trônaient des montagnes avec des villes nichées dessus. Des rues piétonnes en pavée montaient et descendaient entre des habitations. Quelques routes plus sophistiques sinuaient avec des tramways ou des funiculaires qui circulaient avec les VoV. Alors que Scylfhiûs, escorté par Maylyn, serpentait entre les différentes allées, l’émotion semblait le submerger. Les devantures des maisons, d’un marbre clair, lui rappelaient tant de souvenirs, des fois où ils gambadaient avec ses cousins et cousines, évitant les carrioles des marchands de liqueurs nuageuses. Trois scylfhs l’accompagnaient tandis que les autres continuaient de leur côté la visite : Julie, une adolescente très timide et les jumelles Edwil et Adwil. Les deux jeunes filles azuréennes avaient troqué leur tenue de soirée d’hier contre un pantacourt en jean et un débardeur vert. Elles suivaient sans trop savoir pourquoi, d’ailleurs, hormis, surement, la curiosité. On s’arrêta subitement devant une maison, coincée entre deux demeures, au bout d’une rue étroite.

— Est-ce là ? se hasarda Julie d’une petite voix.

—Je crois, hésita Scylfhiûs en frappant doucement.

Pas de réponse. Il cogna à nouveau. La porte s’ouvrit et un scylfh bleu lui fit face. Adulte accompli, le crâne rasé, il portait une barbe en forme de bouc et une légère moustache. Son regard violet considérait d’un air indifférent le visiteur qui s’exclama :

—L’un des fils d’Iolwen, lui-même petit-fils de l’Ascendant Selmûnaré se tiendrait-il devant à moi ?

L’autre, après un temps de silence et de méfiance, ouvrit grand ses yeux qui s’illuminèrent :

—Scylfhiûs !

—Beildem !

Les deux s’enlacèrent vigoureusement, avant de se toiser à nouveau.

— Toujours aussi musclé, comme tous les mâles de notre clan, mais tu as pris de l’âge ! constata l’hôte.

—Et toi donc ! Plus aucun cheveu alors que ta tignasse en rendait jaloux plus d’un d’entre nous !

Ils s’esclaffèrent. Beildem tendit le bras vers Maylyn qui s’y frotta :

— Par contre, cette petite coquine n’a pas changé d’un pouce, dit-il.

— Elle a bu par inadvertance une potion contre le vieillissement quand nous étions sur Merveille et alors que ma maitrise de l’art kenten n’était pas excellente…

Beildem les invita vivement à rentrer. Ils atteignirent un vaste séjour, plutôt confortable, et passèrent à la terrasse où se trouvaient plusieurs personnes : deux hommes et trois femmes, ainsi que cinq enfants.

—Regarder qui voilà ! s’exclama le scylfh au crâne rasé. Un revenant avec qui je n’ai plus discuté depuis un peu plus de 440 ans. Scylfhiûs, fils d’Argûs et petit-fils de l’Ascendant Selmûnaré.

L’une des femmes, plus âgée que Scylfhiûs, se leva d’un seul bon et lui sauta au cou. Il s’agissait de Fran, la grande sœur de Beildem. Haute de taille et sèche, elle portait de grosses lunettes et ses cheveux blancs étaient rattachés en une queue-de-cheval. Cette dernière lui présenta sa fille, du nom d’Élodie, une scylfhe adulte aux cheveux mi-longs, châtains. Parmi les cinq enfants, trois étaient les siens et l’un des hommes n’était autre que son mari.

— Et voici mon fils, Iwald âgé de 217 ans et sa femme, Méthrendille et leurs deux petits, Milian et Warendelle.

— Enchanté de tous vous connaitre ! Je vois que la famille s’est agrandie !

— Oui, mais malheureusement, elle s’est considérablement rétrécie en même temps, dit Beildem avec tristesse. Assieds-toi avec tes trois filles. Nous allons vous servir le yuten…

— Ce ne sont pas mes filles. Elles viennent de là où j’ai atterri après la Séparation. Voici Julie, Edwil et Adwil.

— Excuse-moi. Je ne savais pas… mais tu n’as pas d’enfants ?

— Non. Le temps ne m’a pas permis d’en avoir, reconnu l’azuréen d’un sourire forcé.

— Tu es encore assez jeune ! dit le scylfh chauve. Tant de choses se sont déroulées durant toutes ces années et j’ai hâte de t’entendre.

Scylfhiûs raconta son histoire. Pendant ce temps, les deux jumelles observaient Beildem et sa famille. Tous portaient au moins un vêtement en tartan et avaient leur oreille gauche percée de deux boucles, signe des clans d'elfes de l'air vivant dans les plantolls aériens. Bien entendu, chaque lignée possédait ses propres couleurs de tartan, celles des Selmunaré étant à dominante rouge avec des traits, noirs, azurs et jaunes. Julie, admirait le décor qui s’ouvrait à elle : un ciel d’un bleu magnifique, quelques nuages qui s’y promenaient, une flopée de plantolls qui flottaient sereinement. Elle se sentit observée : les deux enfants d’Iwald la fixaient. L’autre se mit à rougir et évita de les regarder, tandis qu’Edwil lui lança :

— Timide face à un gamin. Tu es vraiment désespérante !

— Mais… je… euh ! répondit la jeune fille en se triturant les doigts.

Milan, un brun azuréen, marchait à peine. Ses grosses joues et ses grands yeux gris attendrissaient les deux jumelles. Adwil le prit dans ses bras. Le petit la dévisagea sévèrement, mais alors que celle-ci lui faisait des grimaces, Milan commença à rigoler.

— Quel âge ont-ils ? demanda Edwil.

— Milan a 50 ans et Warendelle, sa sœur, 32 ans, dit Méthrendille. Milan est bien plus sociable que sa sœur, bien qu’ils aient tous les deux tendances à se méfier des personnes qu’ils ne connaissent pas.

La mère sourit. Deux fossettes se creusèrent sur ses joues bleues. Elle avait un joli visage et des yeux verts magnifiques. Ses cheveux frisés ressemblaient étrangement à ceux des deux jumelles.

Scylfhiûs acheva son récit qu’il avait raconté dans les grandes lignes. Beildem, très attentif hocha légèrement la tête.

— La chance semble nous avoir favorisés bien plus que toi, même si nous déplorons également des défunts de notre côté, dit le scylfh chauve. Notre groupe a atterri sur la planète des bûntens, Maïgar. Nous avons pu recouvrer notre taille normale rapidement et vécu plutôt bien, mais la guerre galactique a provoqué son lot de destruction. Mon père est mort durant le conflit, de même que mes trois frères : Taliûs, Vigname et Hômarion…

La tristesse frappa le visage de Scylfhiûs, choqué par le décès de ses cousins. Il se rappela la dernière fois qu’ils s’étaient vus : après la chasse à l’azora à laquelle ils faillirent plus d’une fois perdre la vie, ils s’étaient séparés d’un simple « A demain ». Le cœur de Scylfhiûs se serra très fort. Julie et les deux jumelles avaient rarement vu leur chef dans un état d'abattement aussi avancé. Maylyn essuya les quelques larmes qui coulaient sur ses joues, tandis que Beildem lui tapota la main en disant :

— Mes frères ont versé leur sang pour une bonne cause et reposent désormais dans l’Hayden. Cette pensée ainsi formulée me permet de continuer à vivre sans déprimer. Tu dois faire de même.

— Je sais, cousin, articula Scylfhiûs la gorge sèche. J'essaie de garder en moi cette évocation, mais ne plus les voir reste une épreuve...

Scylfhiûs prit son verre de yuten et en but une lampée. La liqueur gazeuse, très consommée des scylfhs, possédait des propriétés relaxantes.

—Que deviens-tu, sinon ? demanda le scylfh au bonnet rouge. Tu t’es excellé dans l’art kenten ?

— Oui ! Je vends mes produits, je tiens un magasin qui se trouve juste à côté de la maison. Mes enfants m’aident bien. Nous vivons dans de bonnes conditions.

— C’est l’essentiel. Et toi, ma chère Fran ? Tu t'adonnes toujours à l’art chakram ?

—Moins qu’avant, tu sais, j’ai pris un peu d’âge et mes occupations se sont nettement réduites. Mais il m’arrive parfois de pratiquer, notamment avec la petite Warendelle…

—À ce propos, intervint Méthrendille. Je pense qu’elle est bien trop jeune pour ce genre de choses.

—Il n’est jamais trop tôt pour apprendre une activité qui pourrait en plus lui servir dans la vie, fit Fran en haussant des épaules.

—Je dirais plutôt un art martial N’Taï ! rectifia la maman de Warendelle. Hors de question que ma fille devienne une guerrière ou je ne sais quoi qui pourrait la mettre en danger. Il existe des activités bien plus tranquilles…

Sentant la dispute arriver, Scylfhiûs changea de sujet :

—Et ton journal intime que tu entretenais depuis l'enfance ! Il doit ressembler à un pavé, maintenant !

— Oh tu sais, j’ai abandonné depuis un moment, dit Fran d’une voix frêle. Mon oeuvre littéraire se trouve désormais dans ma tête. Mais je continue à écrire quelquefois, maintenant que le temps me le permet.

— Il me tarde de te lire à nouveau, dit Scylfhiûs. Je me rappelle bien de tes poèmes ! Et celui que tu as envoyé en secret à ton amoureux… comment se nommait-il déjà ?

— Hûamelde. Très beau garçon, mais insensible à mes vers… Heureusement que d’autres l’ont été.

— Oui, Hûamelde ! Brave type, mais un peu écervelé. Tu as donc réussi à faire fondre un prétendant avec tes strophes ? Qui est ce fortuné qui a conquis ton coeur ?

— Il s’appelait Melgorne, licornier de Mûshin III. Nous nous sommes mariés, avons eu Julie, mais il a perdu la vie durant la guerre.

— Je suis désolé, s'excusa Scylfhiûs, confus.

— Ne le sois pas ! Comme l’a dit Beildem, il a donné sa vie pour notre bien à tous et repose à présent dans l'Hayden.

Scylfhiûs hocha la tête. Alors que les deux jumelles le regardèrent avec insistance, le l’elfe au bonnet rouge se leva et remercia ses hôtes.

— Le maréchal Philiam nous attend pour continuer notre visite de la planète. Merci, cher cousin de nous avoir reçu.

— De rien. Reviens nous voir quand tu veux, de même que vous, mesdemoiselles. Il nous reste encore tant de choses à nous raconter.

Les deux cousins s’enlacèrent. Edwil fit un bisou au petit Milan, sous l’œil jaloux et méfiant de sa sœur. Celle-ci fut consolée par Maylyn qui la gratifia d’un petit smack sur la joue. Après avoir salué tout le monde, nos trois visiteurs et la fée s’envolèrent vers le vaisseau où se trouvait Philiam. Alors que tous les autres scylfhs de Mastëllë étaient revenus de leurs périples, le maréchal proposa :

— À présent, nous allons nous diriger vers les continents, si vous le désirez bien.

Mais alors que le naviroplane quitta l’ile principale, les touristes ne voulaient pas vraiment partir de l’archipel. Norwal souhaitait voir un Ascendant, tandis que les trois enfants aspiraient à continuer de s’amuser dans les nuages. Siréna et Vyni avaient repéré des bars qui servaient des boissons à base de lait et de glace de nuage. Marvana espérait parcourir les plantolls aux habitations anciennes. Jelween recherchait des informations concernant les dragons de Tûkaï. Face à ces multiples demandes, le maréchal n’avait pas le choix. Il ordonna au capitaine de s’arrêter sur l’ile de Marwalem, un peu plus petite que la principale. Des cumulus l’entouraient et une colline trônait avec une ville très vivante, envahie par de nombreuses boutiques et de passages étriqués. Le groupe se scinda en plusieurs et explora l’ile. Les trois enfants se jetèrent sur les nuages et jouèrent dessus, se lançant des boules blanches sur la figure et riant aux éclats. Siréna et son cousin Vyni pénétrèrent dans un bar, situé le long d’une des rues étroites de Marwalem. L'échoppe en question mettait à la disposition des clients des boissons composées de l’un des gaz présents dans les laines célestes Tûkaïennes, le klymostrane. Plongé dans un breuvage quelconque, de l’eau ou autre, il dégageait une fumée et colorait le liquide. Le yuten était tiré de ce corps chimique, mélangé à de l’eau pétillante. Différents types de nectars étaient servis comme les cocktails de molestine, constitués d’un gaz liquéfié qui, sous le contact d’un fluide, créait des bulles aux conséquences multiples. Outre le fait d’alcooliser le consommateur, il pouvait également lui faire transformer de voix ou le rendre plus léger que l’air. D’autres boissons encore plus folles provoquaient des effets divers. Certains scylfhs planaient au-dessus du bar, d’autres, après avoir liché une gorgée, ricanaient ou explosaient de rire. Vâlen étanchait sa soif en s'envoyant l’une de ces liqueurs fumantes. Il changea subitement de couleur, devenant orange et ses cheveux passant du bleu au violet pétillant.

— Improbable ! s’exclama-t-il en se contemplant devant un miroir mis au bon plaisir des visiteurs. Je devrais revenir un de ces quatre pour en amener au village. Je sens que je pourrais bien m’éclater…

Pendant ce temps, Scylfhiûs se promenait dans les ruelles de ce même plantoll en compagnie de quelques scylfhs jusqu’au point culminant de la cité, où une tour de marbre jaunâtre s’élevait telle une reine posée sur son trône et entourée de ses sujets. La vue au sommet de la construction était splendide. Les iles flottantes se déployaient à perte de vue au-dessus des nuages. À travers les trouées, on pouvait apercevoir la partie continentale de Tûkaï. Alors que certains scylfhs étaient ébahis par ce décor inédit, Scylfhiûs fut troublé par l’émotion, ce paysage lu rappelant tant de choses vécues avec ses cousins. Les moments passés avec son père, le kenten Argûs Selmunaré, surgirent de ses souvenirs. Il se remémorait les fois où ils observaient les grandes captures de licornes au sommet de tours comme celle où il se trouvait. Il voyait bien là Tâliûs et Hômarion, les futurs licorniers, qui chevauchaient leurs montures, lasso au poing. Le maréchal Philiam troubla ses pensées.

— Nous devrions nous remettre en route, dit-il. Nous n’avons pas encore visité la partie sous-aérienne de la planète. De plus, Moyfan nous attend sur le plantoll d’Olwia.

— J’ai tellement de fois rêvé de revivre ce genre de moment, articula l'elfe au bonnet rouge en détournant le regard vers le maréchal. De retrouver les gens de ma famille, des amis. Vous-même, depuis combien de temps êtes-vous revenu ?

— Je suis rentré il y a trente ans, dit Philiam. Ce jour reste le plus mémorable de toute ma vie. Mon amour pour cette planète n’a cessé de grandir depuis...

Scylfhiûs hocha la tête. Ils redescendirent et retrouvèrent tous les scylfhs restants. Seuls Siréna et Vyni manquaient à l’appel. Après plusieurs minutes, Scylfhiûs, accompagné de Norwal, vit les deux cousins dans le fameux bar. Totalement saouls, ils poussaient des rires électrisants, sous l’effet des liqueurs de nuages. Après les avoir emmenés tant bien que mal jusqu’à l’extérieur du plantoll, tous remontèrent dans le naviroplane qui plongea vers le continent. Ils traversèrent une mer de sable bleuté, d’où jaillissaient des dauphins dorés. Il ne s’agissait pas de sable à proprement parler, mais d’une sorte de poussière gazeuse aussi légère que l’eau. L’engin survola également une imposante chaine de montagnes aux parois indigo et aux sommets enneigés d’un blanc pâle : la cordillère des Alayas. Le vaisseau arriva ainsi aux chutes de Rauros. La Kwanshia, fleuve large et puissant qui traversait une partie de l’Andamara, déversait son débit dans l’océan intérieur, constitué de gaz liquéfié. Il s’agissait du début de la troisième couche de la planète. En y pénétrant, les scylfhs semblaient flotter comme dans de l’eau, plus légers. Leurs vêtements et leurs cheveux ondoyaient, comme dans de l’eau. L’air qu’ils humaient semblait d’une pureté inégalée et ne les mouillait pas. Ils sentirent aussi des vents forts qui balayaient cette zone infinie. Ils pouvaient même distinguer clairement des courants d’air qui circulaient, de même que les orages de glace et de foudre bleuté qui se déchainaient parfois très violemment. De multiples animaux sous aériens vivaient en parfaite harmonie avec cet environnement à la fois paisible et hostile. Des baleines géantes possédant une corne torsadée entre les yeux se déplaçaient au milieu d’autres créatures comme les serpents des airs, les tortues sousaériennes ou les dragons des neiges dans une atmosphère azur. Ces derniers étaient parfois immenses : un épais manteau de poils bleuâtres les recouvrait entièrement. Leurs grandes ailes, leur longue queue bardée d’épines tranchantes, même leur visage était dissimulé et on ne voyait presque pas leurs yeux. Une grande et longue corne blanche poussait sur leur nez. Quelques plantolls vagabondaient çà et là dans ce paysage magique, tels des icebergs flottants.

— Les mers de Tûkaï ne reflètent pas partout une teinte identique, précisa Philiam, alors que tous les scylfhs demeuraient bouche bée par ce décor atypique. Les pôles ont un environnement immaculé. De plus, nous sommes les seules créatures humanoïdes pouvant respirer dans cette atmosphère si particulière. Mais en s'enfonçant dans les abysses, l’air devient glacé et insoutenable.

— Je n’ai jamais vu ça ! Même dans mes rêves les plus fous, fit Lothen qui contemplait ce magnifique paysage.

Certains plantolls ressemblaient à des coraux géants, abritant des monstres semi-aériens qui, parfois, quittaient leurs demeures et se laissaient porter par les courants ascendants et descendants qui parcouraient toute cette zone. Des scylfhs glissaient sur ces vents grâce à des sortes de planches et exécutaient mille et une figures.

— Le flybûst, une activité très appréciée par les jeunes scylfhs. Ils sont façonnés, décorés à l'envie et customisés de réacteurs et d’autres bricoles pour aller toujours plus vite, expliquait Philiam. Nous sommes presque arrivés à Olwia.

Ils traversèrent un banc de Frogomel, ces grands poissons des cieux qui nageaient en groupe parfois très compact. Leurs écailles argentées brillaient à intervalles constants, éclairées par les reflets du soleil Tûkaïens qui descendaient dans les sous-airs. Après plusieurs minutes de navigation, le naviroplane parvint en vue du plantoll. Il ressemblait à un corail géant, avec ses ramifications rougeâtres qui paraissaient être des aiguilles de calcaire. Celles-ci bougeaient régulièrement, bercées par les vents sous-aériens : on les appelaient quarmens. Le navire volant s’arrêta juste au-dessus, car il ne pouvait pas pénétrer dans cette végétation dense. Les voyageurs descendirent en planant, accompagnés par le maréchal et quelques soldats. Un vieillard les attendait. Ses bras plutôt musclés et ornés de bracelet serraient un bâton torsadé dont le bout était recourbé comme un sabre. Il portait un chèche qui enroulait sa tête et son cou. Une tunique ample brodée de motifs nubiens l’enveloppait jusque par terre. Noir de peau, une barbe parfaitement taillée couvrait son visage et il regardait de ses yeux verts les visiteurs d’un air sérieux. Il commença à discuter en scylfh ancien. Baïwen, Lothen et Hûor essayaient de comprendre, mais le vieillard conversait très vite, sa voix changeant d’intonation très régulièrement. Scylfhiûs répondit avec la même rapidité. Puis, il sortit son joyau à destination de son interlocuteur. Celui-ci le fixa comme s’il s’agissait un trésor. Il s’approcha et parla en langue commune d’un ton subitement caverneux :

— Suis-moi !

Tous emboitèrent le pas de l'Ascendant qui s’engouffra dans une véritable forêt d’aiguilles. Norwal semblait en admiration : il ressentait en ce scylfh à l’âge avancé une puissance spirituelle énorme, un poids lourd pesant sur ses épaules et pas uniquement celui des années… Ils arrivèrent devant ce qui ressemblait à sa maison, une sorte de bâtisse creusée dans la terre, parcourue de multiples aiguilles dentelées. Le vieux Moyfan pénétra à l’intérieur et sortit aussitôt avec un long bâton, parfaitement taillé et lisse.

— Pose ta pierre dessus !

Scylfhiûs s’exécuta. Moyfan prononça une série de mots en une langue inconnue et le joyau s’illumina. Des ornements et diverses écritures apparurent sur le bâton qui paraissait grossir. Une sorte de fleur de lotus poussa juste en dessous de la pierre. Scylfhiûs prit délicatement la crosse qui semblait chargée d’énergie.

— Voici la première étape, annonça l'Ascendant. L’artefact a choisi son support et l’a dessiné à sa propre image.

— Il pèse très lourd ! dit Scylfhiûs en parcourant les motifs en ancien scylfh. Comment arriverais-je à le maitriser ?

— Reste avec moi ! Je t’enseignerais des choses et d’autres sur les bûntens et leur langue, sur ta fée et sur toi-même. Mais tu devras garder le secret...

Il regardait d’un œil perçant les personnes présentes autour de lui. Philiam et les autres semblaient gênés.

— Bon ! Je vais passer quelque temps ici, avec Maylyn... Je revendrais vous voir quand j’aurais achevé cette formation. En attendant, Wolfgang prendra la tête de Mastëllë. Restez sage et correct d'ici mon retour.

Tous acquiescèrent et quittèrent non sans inquiétude les lieux. Wolfi haussa les épaules, pas vraiment enthousiasmé par la mission qui s'imposait à lui. Ils retrouvèrent leur vaisseau et quittèrent le quarmens.

Ils naviguèrent durant un moment, avant d'arriver devant un péage, dont l’entrée n’était autre qu’une immense ouverture creusée sous l’un des continents. Ils le remontèrent jusqu’à sa surface et rentrèrent dans leur bourgade.

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