Le pouvoir de l'Unité Tome 1 : Chapitre 5 (partie 1)

Publié le par André Herbert

Résumé : depuis plusieurs mois, Scylfhius apprend aux côtés de sa fée Maylyn à maîtriser l'art du maniement du tanshi. L'enseignement est disposé par l'Ascendant Moyfan dans les sous-airs.

 

 

       Les sous-airs : une étendue infinie qui n’existait que dans les mondes gazeux, où la terre, la pierre et la forêt côtoyaient les nuages et le ciel. L’environnement ne subissait pas les aléas de la météo, comme à la surface. Les rayons du soleil pénétraient peu ces espaces dont les teintes variaient selon la puissance des courants, la position des nombreux quarmens qui circulaient et surtout, la luminosité du Cœur. C’est ainsi que l’appelait Moyfan tout le temps. Le Cœur de la planète, ce noyau d’un bleu parfois étincelant, souvent pâle, couvert par les vents balayant des nuages épais. Scylfhiûs ne cessait de fixer le Cœur, comme lui ordonnait son maitre, de même que Maylyn, comme si elle était attirée par lui. Certains jours, la puissance attractive de cet astre était telle que des fragments de plantolls sousaériens craquelaient et plongeaient vers la lumière d’azur.

—Dans les sous-airs, tout s’inverse, expliquait Moyfan. Rien ne sert de regarder en haut. Le ciel brille sous tes pieds. L’énergie se trouve sous tes pieds.

—On m’a appris qu’elle se situait principalement dans le soleil et les milliards d’étoiles parsemées dans tout l’Univers, affirmait Scylfhiûs.

—Non ! Elle circule partout ! Dans les cœurs des planètes, comme dans celui de tes semblables. La croyance que tu énonces est obsolète. N’as-tu jamais lu le nouveau Bûshinken ?

—Je ne savais pas qu’il en existait un récent, dit le scylfh au bonnet rouge.

—Il commence à dater pourtant. Toutes les croyances N’Taï ont été retravaillés puis compilés par les grands maitres du début de l'âge traïdien.

—Et bien, tu devrais m'en acheter un alors, au lieu de me faire ces incessants exercices d’attirance de l’Énergie. Ma pierre en est imbibée.

—Oui, mais faire de toi un enfant gâté qui se sert dans son garde-manger ne te sera d'aucune utilité. Tu dois toi-même aller chercher ta pitance !

—Vous me traitez comme si je ne connaissais pas l’Energie Divine. Vous oubliez que je suis laïshinka….

—Je le sais parfaitement, mais tu refuses obstinément d’avoir recours de nouveau à la poussière. Me tromperais-je ?

—Non, pas du tout, répondit Scylfhiûs d’une petite voix. Je me suis juré de ne plus m'adonner à cet art.

—Pourtant, l’art que tu apprends nécessite aussi l’Energie Divine, remarqua Moyfan. Tu pourrais aisément l'associer avec l’art Laïshi et devenir un redoutable combattant. D’ailleurs, ta fée n’attend que cela.

L’autre hocha la tête avec force, rejoignant les propos de l’Ascendant.

—Il est hors de question que j’utilise à nouveau la poussière Taïmen, martela Scylfhiûs. Ses pouvoirs combinés à l’Energie Divine m’ont conduit à faire une chose qui a provoqué tant de malheurs…

—Tu parles de ce démon qui a ravagé ton ancien monde et tué un grand nombre de nos semblables ? Oublie cela et projette-toi vers l’avenir. Tu te comportes comme un vieux sénile.

Cette critique acerbe étonna Scylfhiûs. Comment un Ascendant, dont la vie déjà bien entamée, se rapprochait plus de la fin que du début, pouvait sortir ce genre de discours ? Vieux sénile toi-même, pensa l’azuréen au bonnet rouge. Maylyn pouffa discrètement et se posa près de Moyfan. Elle s’anima et semblait demander quelque chose. Le nubien au chèche secoua la tête. La fée paraissait déçue. Elle qui espérait qu’ils partiraient à la recherche d’éventuelles consoeurs qui seraient rentrées. Mais aucune nouvelle n’était parvenue aux oreilles royales quant à un hypothétique retour. De plus, l’entrainement devait se poursuivre.

—Plus tard, tu les chercheras avec ton alter ego, dit Moyfan. En attendant, il va se secouer.

Scylfhiûs s’exécutait, non sans grommeler. Cette situation lui rappelait affreusement son enfance et son adolescence où l’on ne cessait de lui marteler des ordres. Toujours la même chose. Traquer l’Énergie, l’attirer puis la matérialiser. Il avait l’impression de tout recommencer depuis le début alors que sa connaissance de l’Energie Divine lui avait permis à lui et à ses confrères de se sortir de milliers dangers sur Merveille. Ce désapprentissage que tentait d’imposer Moyfan avec force à Scylfhiûs portait néanmoins ses fruits. L’azuréen au bonnet rouge pouvait attirer plus facilement une quantité importante d’énergie.Malgré tout, les leçons de l’Ascendant l’ennuyaient terriblement.

Il hésitait souvent à prendre la poudre d’escampette avec Maylyn et à naviguer dans les sous-airs, chevauchant son tanshi, libre comme l’air. Il se rappelait ses escapades entre cousins, échappant à la vigilance de ses ainés et maitres. Plusieurs jours durant, ils voyageaient soit sur un naviroplane volé à un quelconque marin, soit sur des licornes que Vigname ou Homarion empruntaient de l’écurie de leur cher père. Ces temps-là étaient bien révolus et Scylfhiûs se remit à l’ouvrage, troublé par le léger coup de bâton administré par Moyfan.

Les jours s’écoulèrent toujours si monotones. Pendant ce temps, Maylyn aussi subissait cet entrainement, sauf qu’elle devait attirer l’Energie Universelle. Elle n’avait rien perdu de sa dextérité et se débrouillait largement mieux que son alter ego. Mais la frustration la tenaillait, car elle ne pouvait utiliser la poussière conjointement avec Scylfhiûs. Celle-ci débordait de plus en plus de ses ailes. L'azuréen ressentait les progrès de sa fée, mais Maylyn percevait également l’opposition du scylfh bleu et surtout son mal-être. Maylyn se contenta alors d’user de cette poudre afin de matérialiser plus aisément l’Energie Universelle. Un matin, sentant le raffermissement des liens entre les deux alter-egos, Moyfan parla aux deux apprentis des runes inscrites sur le tanshi de Scylfhiûs :

—Le tanshi est ton arme et ton outil de tous les jours. Ce n’est pas un jouet ni un objet de divertissement…

—Il y a bien longtemps que je ne joue plus, lâcha Scylfhiûs en haussant les épaules.

—Je m’en doute bien, hormis peut-être avec tes potions et autres onguents…

—Il faut bien que je m’occupe de temps à autre, mais là n’est pas l’enjeu, dit Scylfhiûs. Comment suis-je censé me servir des pouvoirs de cette arme ?

—Tu dois déjà apprendre ce qui est inscrit et à le prononcer d’une voix claire et parfaite, un peu comme un scylfh parlant sa langue…

Les runes ressemblaient à un alphabet aux lettres très arrondies : le langage ancestral compris des bûntens. Chaque mot, chaque phrase permettaient d’utiliser une faculté du bâton : s’élever dans les airs avec, projeter une boule d’énergie, repousser une charge et surtout, inventer ses propres techniques… Moyfan lui enseigna donc durant toute la journée l’alphabet et Scylfhiûs put alors émettre plusieurs de ces formules. Le lendemain, Moyfan défia son apprenti : muni d’un tanshi, il attaqua Scylfhiûs. Des sphères de lumières accompagnées de stries de flammes fondirent sur lui. L'azuréen, dont l’adversaire conservait en dépit de son âge avancé une certaine dextérité et une force non négligeable, contra les attaques et lança les siennes : la tempête atomique géante, la comète de flamme bleue, les éclairs fouetteurs, le bâton qui s’allonge, le souffle invisible, la masse destructrice. Quand vinrent les combats au corps à corps, les deux concurrents ne se faisaient pas de cadeaux sous les yeux admiratifs de Maylyn et finissaient leurs joutes couvertes de bleus, ou plutôt de violets.

Au lendemain matin de l’un de ces rigoureux entraînements au milieu d’un archipel de quarmens, Scylfhiûs et Maylyn furent réveillés un peu brutalement par l’Ascendant.

—Préparez quelques affaires de rechanges et de quoi vous couvrir pour la nuit. On part en voyage.

—Ou ça ? demanda Scylfhiûs.

—Vers le Cœur…et ce n’est pas sans risques.

Une fois prêts, Scyflhius et Maylyn rejoignirent Moyfan qui les attendait sur un cheval sousaérien, une sorte d’hippocampe plus grand qu’une licorne. Face au regard étonné des deux « élèves », l’Ascendant dit :

—Pourquoi ces yeux de fillette apeurée ?

—Ce n’est pas la peur qui s’exprime par mon regard, juste un traumatisme d’adolescent que nous avons vécu moi et ma fée un après-midi où nous joutions avec mes cousins sur le dos de ces…créatures…

— Ne vous inquiétez pas, ils sont très calmes…et puis, nous voguerons dix fois plus vite qu’à vol de scylfh…

—Vous élevez des chevaux sousaériens ? dit Scylfhiûs en enfourchant sa monture, tandis que Maylyn se posait non sans crainte sur le bonnet rouge de l’azuréen.

—Aucunement. Ils sont sauvages et je connais à peine ces deux très sympathiques compagnons. Mais toutes ces créatures qui peuplent cette planète sont mes amis. Quand je leur demande un service, ils me le rendent avec grand plaisir….

Il poussa un cri en scylfh ancien et l’animal, aidé de ses nageoires dorsales, se propulsa dans les airs. Scylfhiûs l’imita et ils plongèrent vers le noyau flamboyant de Tûkaï. Une occasion de côtoyer sous le vent les sous-airs : le temps était plutôt agréable avec quelques quarmens de taille modeste glissant paisiblement entre les nuages quelque peu brumeux. Après quelques heures de vol, ils passèrent par le courant de transnamarâten, le plus long courant sousaérien de Tûkaï, traversant l’Andamara, l’océan intérieur jusqu’au milieu du Wilômara. D’ailleurs, les dragons de ce continent l'empruntaient pour rejoindre la « Grande Terre » plus rapidement qu’à simple vol aérien. Quand le temps devenait bruineux et le vent se mêlait à ces gouttes mélange d’eau et de gaz, les battements d’ailes des dragons tous groupé et voguant vers un même lieu, provoquait une nuée de particules diamantée. De même quand les raies, avec leur taille majestueuse, fendaient les sous-airs gracieusement. Ce spectacle qui s’ouvrait aux yeux ébahis de Scylfhius et de Maylyn fut rapidement troublé par un autre encore plus magique : l’arrivée à l’archipel de Melawan. Sur ces îles couleur sombres poussaient d'imposantes forêts d’embranchements qui dansaient délicatement et changeaient parfois de teinte grâce aux vents sousaériens, virant du violet au bleu terne ; du rouge à l’orange rouquin. D’immenses protubérances ovales crachaient une ribambelle de lianes qui cherchait à saisir dans ses branches n’importe quelle créature sousaérienne. Dans cet endroit hors norme, les scylfhs semblaient plus que jamais flotter comme dans l’océan. Le groupe se posa sur l’une de ces îles.

—Ici s’arrête ma route, dit Moyfan. Je vais converser avec quelques-uns de mes amis irondelliers qui ne se trouvent pas très loin. Pendant ce temps, vous descendrez tous les deux jusqu’au Cœur.

—Très aimable de nous abandonner ainsi, ironisa Scylfhiûs. Que ferons-nous une fois arrivé ?

—Tu pénétreras dans le Cœur avec ta Maylyn et tu verras ce qui se passera….

—Vous voulez notre mort ? Il parait que les températures sont tellement froides qu’aucune créature ne peut y survivre.

—Tu devras utiliser l’Energie Divine du Cœur et ta fée l’Energie Universelle du Cœur pour vous protéger de cette menace, dit Moyfan. Je rajouterais une dernière chose : si toi et ta petite Maylyn revenez en un seul morceau de cette épreuve, vous ne serez plus les mêmes…

L’Ascendant s’envola à travers les lianes, tandis que Scylfhiûs et Maylyn s’en allèrent vers le vide lumineux. Quelques fragments de plantolls sousaériens chutaient inlassablement vers l’enfer glacial. Le scylfh ne semblait pas du tout rassuré par les paroles du vieux Moyfan, de même que Maylyn, effrayée à l’idée de devoir affronter un froid extrême.

—Ma petite May, voilà une épreuve de plus dans cette longue vie que toi et moi avons vécu et j’ai l’impression qu’elle ne sera pas la dernière, loin de là…

Scylfhiûs prit sa fée, enfourcha son tanshi et plongea dans le vide. L’arrière de son bâton s’illumina. La fleur de lotus qui l’orna se mit à tourner comme une hélice. Plus ils avançaient, plus l’environnement devenait menaçant, orageux. Les nuages s’amoncelaient autour d’eux, virant du gris sombre au noir. Les éclairs zébraient le ciel et la température chutait sensiblement, mètre après mètre. Le vent ne chuintait plus, il hurlait en même temps que tonnait la foudre, toujours plus puissants, toujours plus proches. Tout autour d’eux apparurent alors des blocs de glace qui tourbillonnaient, mêlés au souffle infernal qui balayait cette zone cauchemardesque. Le Cœur semblait avoir disparu et Scylfhiûs, qui esquivait ces masses compactes, pensa à un moment qu’il s’était redressé dans sa chute. Mais l’azuréen imita sa fée : celle-ci attira l’Energie Universelle en elle pour se protéger du froid de plus en plus mordant. L’Energie Divine se mit alors à agir comme un voile chaud qui le préservait des températures les plus extrêmes. Mais à trop se concentrer sur leur personne, nos deux amis oublièrent l’environnement autour d’eux et les enfers qui se déchaînaient. L’un des innombrables blocs de glace frappa Scylfhiûs qui fut expulsé de sa monture. D’autres amas le heurtèrent avec fracas, mais le scylfh lassa passé la charge. Il fit exploser l’Energie Divine et se rua vers son tanshi. Mais sa fée avait disparu.

—Maylyn ! hurla Scylfhiûs.

Une voix se mit à retentir dans sa tête. Le scylfh repartit à l’assaut et retrouva son alter ego dont la poussière formait un immense bouclier autour d’elle. Maylyn rejoignit l'azuréen et ils poursuivirent leur plongée. Le froid continuait de s’intensifier de même que la tempête. Le voile qui tenait chaud Scylfhiûs et Maylyn était moins efficace. La fatigue s’emparait progressivement du fils d'Argus Selmunaré tandis que la fée irsuline attirait toujours l’Energie Universelle. La poussière entourait Scylfhiûs qui hésitait à faire appel à l’art Laïshi. Les yeux de Maylyn croisèrent ceux du scylfh en difficulté et parlaient à la place de sa voix inexistante. Mais l’elfe de l’air referma les siens et continuait d'emmagasiner de l’Energie Divine. La glace qui explosa autour d’eux se transforma en lame plus tranchante que celles d’une épée. Mais la poussière Taïmen couplée à l’Energie Universelle fit son œuvre.

—May, begaya Scylfhiûs.

La fée protégeait Scylfhiûs qui poursuivait son avancée, toujours plus vite. La fatigue s’accentuait en même temps que les températures polaires. Mais la tempête s'apaisa et le cœur réapparut, flamboyant et dans toute sa splendeur. Une sphère démesurément immense frappait les rétines de nos deux amis. Un calme plat s’instaura, mais le froid demeurait plus mordant. Le vent promenait une poudre blanche à la teinte azur, plus douce que de la neige. Tout le corps de Scylfhiûs et de sa fée était illuminé : ils ne voyaient même plus leurs vêtements et semblaient avoir revêtu un autre costume. Scylfhiûs continua son avancée. Le Cœur s'apparentait à un soleil bouillonnant et crachant des milliers de protubérances. Il commençait à entendre des voix. Était-il le seul à les percevoir ? Non, puisque Maylyn fixa d’un œil étonné son alter ego. L’immensité du Cœur dans cet espace si vide effrayait quelque peu Scylfhiûs et Maylyn, mais cette peur était mêlée à de la curiosité et alors qu’ils se rapprochaient doucement de cette vaste sphère qui se transforma en une large mer recouverte d’un liquide brûlant.

—Ce vieux fou nous a ordonné de plonger là dedans, prononça à haute voix Scylfhiûs à l’adresse de Maylyn.

Maylyn fixait cette masse bouillonnante. Puis, elle regarda la pierre et se mit à bouger les lèvres en effectuant des gestes.

—Quoi ? Mais pourquoi ?

Maylyn ne lui répondit même pas : elle dirigea le bâton vers la lave bleuâtre. Alors que le joyau touchait délicatement la surface, l’une des protubérances se saisit d’eux et les plongea dans le liquide.

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