Tombé les voiles (2eme partie)

Publié le par André Herbert

        Le lendemain, la ville s'était réveillée avec la gueule de bois. Les magnifiques navires de la marine planétaire avaient disparu, laissant place aux bateaux appartenant à la famille comtale. Dans les rues sales, au milieu des habitations de pierre couleur havane, déambulaient des habitants encore alcoolisés ou en manque de sommeil. Beaucoup avaient pris congé de la journée pour se reposer après cette période de festivité, tandis que d'autres travaillaient. C'était le cas de la banque C3H, située dans un bâtiment de marbre luxueux. Quelques clients étaient passés pour retirer des liquidités ou déposer quelques objets précieux. Un autre, d'apparence humaine et au fort embonpoint, avait déposé plusieurs valises, escorté par trois hommes très musclés.  Bref, le travail, peu intense, s'était néanmoins poursuivit. Vers 18h, alors que la banque ne comptait aucun client, Jamie s'octroya une petite pause. Il se délaissa sur son fauteuil de bureau et se rappela au bon souvenir du spectacle de la veille. Mais la vue des navires au large l'avait quelque peu perturbé. Il savait que certains feux d'artifices pouvaient provoquer une sorte de flash rétinien, mais les embarcations semblaient si réelles et si lugubres qu'un frisson lui traversa l'esprit. Quelqu'un frappa à la porte. Jamie autorisa l'individu à entrer. L'un des conseillers fit son apparition. Il s'agissait de Pascal, un humain, mais affreusement maigre. Jamie ne le considérait pas comme un ami et le trouvait même jaloux, car il aspirait à prendre, un jour, la place de sous-directeur de l'agence bancaire C3H de Trich-Bane. Mais il voyait en lui un excellent collaborateur, toujours ambitieux pour l'entreprise. Pascal rangea ses lunettes de son index et dit :

- Nous n’avons plus de rendez-vous pour aujourd’hui, Jamie.

- Très bien, grande tige. Il nous reste encore une petite heure à tirer, puis nous fermerons le rideau.

- Entendu, mais arrête de m’appeler ainsi ! Au fait, as-tu assisté au feu d’artifice d’hier ?

- Oui, il était dantesque. Les artificiers ont réalisé un énorme boulot.

- Et ce final, avec ces navires…Magnifique !

- J’ai la vague impression qu’ils ont voulu reproduire les navires de la marine planétaire, dit le jeune homme. Je trouve que ça été plutôt réussi. J’ai même reconnu le « Tombé les voiles ».

- Ah ? dit Jamie. Je sors fumer. Tu m’accompagnes, grande tige ?

En entendant ce surnom, Pascal grommela, mais accepta. L'elfe prit son chapeau feutré et son queue-de-pie. Alors qu'ils se dirigeaient vers la sortie, une détonation résonna, suivi de cris. Une autre explosion se fit entendre, puis encore une autre. Jamie fixa d'un air grave Pascal et les deux comprirent. Au moment où ils allaient réagir, le vigile de la banque pénétra en trombe dans les lieux et hurla :

- Des pirates ! Des pirates nous bombardent !

- Calme-toi, l'armoire à glace ! dit Jamie. Ils devraient être aisément repoussés. Même si la flotte de la Marine Planétaire a quitté les lieux, les vaisseaux de l'armée comtale stationnent toujours au port et puis, vous oubliez les avions dirigeables.

- Et puis, s'il ne s'agit que de deux ou trois bateaux, comme la dernière fois, l'affaire sera réglée d'ici quelques heures.

- Ce ne sont pas deux ou trois bateaux qui nous attaquent, mais une armada d'une dizaine de navires...

Une autre déflagration déchira l'atmosphère très pesante. Jamie se précipita dehors et constata l'anarchie qui régnait. Les habitants courraient se réfugier dans les maisons, ou vers les hauteurs.  Les toits en brique furent soufflés par des rayons lumineux qui provenaient de la baie du Vieux-Port, cette baie déjà plusieurs navires de l'armée comtale. Les soldats se précipitaient vers le lieu du chaos et se déployèrent sur les quais. D'autres avaient déjà mis à flots les navires, dont les voiles peinaient à prendre le vent pour tenter de barrer l'armada qui se dirigeait d'un air menaçant vers la ville. Ils étaient très bien organisés : trois grands navires ouvraient la voie, tandis que cinq voiliers, bien répartis entre l'ouest, le sud et le nord de la baie, canardaient des zones stratégiques. Les flammes dévoraient les deux casernes, tandis que l'entrepôt où étaient stockées munitions et armes subissaient les attaques de personnages se déplaçant sur des flybûsts. Ces planches volantes, parfois armés, crachaient des balles et de l'énergie plasma. Leurs pilotes étaient toutes des femmes, ce qui étonna grandement Jamie. Jamais il n'avait croisé des femmes pirates, malgré les quelques histoires concernant une flibustière possédant à elle-seule cinq vaisseaux de ligne. Le danger se rapprochant inexorablement au rythme des hurlements et des cris d'agonie. Jamie et son collègue barricadèrent l'entrée et s'en éloignèrent. Ils trouvèrent refuge derrière l'un des comptoirs de la banque et pouvaient observer l'entrée. Le vigile se planqua sous un bureau. Une ombre s'approcha, puis, deux, puis trois et encore d'autres. Elles essayèrent d'ouvrir la porte et forcèrent vigoureusement. Tout s'arrêta pendant trois secondes, puis une violente explosion détruisit tout. Dix femmes pénétrèrent en trombe dans l’établissement. Cinq humaines, trois elfes et deux numales lionnes. Armées de sabres d’abordages et de pistolets fumant, elles observaient les environs de la banque à la recherche d’une âme qui vive.

- Bien le bonsoir, les planqués, hurla l’une des numales lionnes du nom de Sarfia. Nous sommes ici pour nous servir dans la caisse. Donc, soyez sympa ! Montrez-vous et indiquez-nous où se cache le magot !

- Oui, renchéri la deuxième numale lionne du nom de Newilia. De plus, nous sommes extrêmement pressées.

Les deux numales, jumelles, portaient de longues tresses qui pendaient jusqu’au milieu du dos. Leur musculature impressionnait, avec leur bras saillants marqués de quelques tatouages. Mais personne ne répondit à leur appel. L’une des femmes elfe, Silquiel, de taille élancée et aux cheveux argentés, agitait son sabre en effectuant des cercles dans le vide. Ses yeux d’un bleu métallique scrutaient méthodiquement les environs. Puis, elle fit un geste brusque dans les airs et le mur à l’opposé se fissura.

- On ne vous fera aucun mal, mais si vous tardez trop, dit-elle d’une voix peu rassurante. Il se peut que mon arme change d’avis. Et elle est très assoiffée de sang.

- La mienne aussi ! ajouta Yéréavel, une autre femme elfe plus petite à la chevelure blonde qui tenait des poignards.

Un hurlement résonna et le vigile sortit son pistolet et se rua vers les pirates en les canardant. L’une des humaines, portant un bandeau noir, se saisit de l’une des haches qui brinqueballait sur les larges hanches et la lança vers la masse de muscle. Ce dernier esquiva et continuait de faire feu sur ses ennemis, n’en touchant aucune. Tout à coup, il fut comme paralysé et ne bougea plus, comme si  un lien invisible l’avait bloqué. Une femme apparut alors et pénétra dans la banque. Jamie passa rapidement un coup d’œil par-dessus le comptoir, mais lui aussi fut pris par une paralysie soudaine. Avançant avec grâce, elle traversa le rideau de poussière qui s’élevait doucement à l’entrée. Cette pirate à la peau couleur café au lait, tendait son bras envahis de tatouage vers le vigile. Elle avançait avec détermination, telle une panthère se mouvant vers sa proie avant de la dévorer. Il semblait s’agir d’une humaine. Une janahaas, peut-être ? A moins qu’elle ne soit une elfe ? Il se posait la question, mais Jamie n’avait jamais vu pareille créature si belle et si fascinante. Ses bottes résonnaient d’un bruit sourd tandis que sa chevelure noire ondulait dans son élan. Ses yeux verts perçant, mais d’une immense clarté, fusillaient du regard le mastodonte qui essayait tant bien que mal de se dégager de l’emprise de son adversaire. Arrivée à la hauteur de son coup, la femme s’en saisi et le souleva au-dessus du sol.

- Va faire dodo, petit bonhomme ! dit-elle avant de le lancer violent contre le mur.

Le vigile le traversa et s’écroula tout le long sur le sol pour le plus bouger.

- Tout dans les muscles, mais rien autre part, lança l’une des numales en pouffant de rire.

- Que fait-on capitaine ? demanda l’elfe.

- On va déjà commencer par sortir de leur cachette les deux jean-fesses planqué derrière le comptoir et faire leur connaissance.

Jamie avait pourtant baissé la tête et son collègue Pascal n’avait pas bougé d’un iota. Quelle ne furent pas leur frayeur quand ils sentirent le comptoir vibrer, suivit d’un immense bruit. Juste au dessus de leur tête ils aperçurent l’une des pirates accroupie sur le comptoir en train de les dévisager. Nos deux banquiers se levèrent, bras levés et se dirigèrent vers le groupe. La femme qui venait d’arriver se présenta :

- Je suis Sydney Lythès, commandante de la flotte des filles de Zaniya et capitaine du Zaniya. Vous êtes des employés de cette banque, je présume ?

- Oui, dit Jamie. Cependant, il me semble qu’il faille prendre un rendez-vous si vous voulez ouvrir un compte.

- Nous ne sommes point venus dans cette optique, cher monsieur, dit Newilia, mais plutôt pour ouvrir les comptes et nous servir.

- En effet, dit Sydney. Comme vous pouvez le constater, nous sommes du genre pressé, un tant soit peu impatiente et ayant la gâchette facile.

L’une des humaines pointa son arme encore chaude sur les côtes de Jamie qui faillit pousser un cri. Il se dirigea vers la salle des coffres tout en observant les femmes présentes. Elles ne semblaient pas très forte, physiquement et Jamie s’imagina même tenter quelque chose pour s’enfuir. Mais Sydney dégageait une force terrible et semblait maitriser des pouvoirs insoupçonnés. De plus, le fait qu’elles soient armées jusqu’aux dents le dissuada de tenter quoi que ce soit. Jamie tenta alors de gagner du temps. En prenant les clés, il fit en sorte que ses mains tremblèrent. Les clés tombèrent plusieurs fois de suite, ce qui commença, au bout d’un certain, à irriter les pirates.  Silquiel  le bouscula à plusieurs reprises en lui ordonnant de se dépêcher, tandis que Yéréavel lui précisa, poignard à la gorge, que si les clés retombaient encore une fois, il lui couperait un doigt. Jamie arrêta donc, sous le regard apeuré de Pascal et réussit à ouvrir la première porte, puis, la seconde bien plus lourde. Mais trois autres portes devaient être activées et cela commençait à agacer les femmes pirates qui tempêtaient doucement mais surement. Les deux numales lionnes murmuraient entre elles :

- Cela commence à bien faire ! S’il se magne pas le derrière, on risque de se retrouver avec les soldats de la Marine au…

- Je fais ce que je peux, mesdames, dit Jamie qui avait tout entendu. Mais nous sommes dans une banque, pas dans un supermarché.

- On t’a demandé de l’ouvrir ? fit remarquer l’une des humaines. Active toi un petit peu ou on va te finir à coup de sabre.

- Ce serait un piètre remerciement, ironisa Jamie.

Les principales portes, dont l’une au blindage renforcé, furent ouvertes et une immense salle, très longue, s’ouvrit à eux. Des milliers de casiers, plus ou moins grands ornaient les murs. Quelques tables étaient présentes au milieu de la salle. Un sourire très large s’affichait sur le visage de Sydney. Jamie se surpris à la dévorer du regard, tandis que l’une des pirates lança :

- On va enfin pouvoir se la faire, cette grosse fête à Arlingaling !

- En faire plusieurs, tu veux dire ! lança une pirate humaine.

Elles se jetèrent tel des crève-la-faim sur les coffres qu’elles s’empressèrent de défoncer à coup de sabre et de flingue. Pascal était atterré, tandis que Jamie ne cessait d’observer la capitaine, ou plutôt de la contempler. Celle-ci commençait à jeter des coups d’œil inquiet vers l’extérieur, les mains sur les hanches. Quelles hanches d’ailleurs !! Mais un taquet dans la tête lui remis les esprits en place :

- Tu crois que je ne te vois pas mater notre capitaine ? sermonna une pirate humaine. Continue donc et je me ferais un plaisir de te crever les yeux !

- Je …Je suis désolé ! Je pense que la technique de paralysie que votre chef a effectuée sur le gros molosse m’a également affecté.

- Et il se fout de moi en plus ! tempêta la pirate en lui donnant un coup de poing au visage.

- Calme-toi, Mildra ! dit Sydney. Va donc  remplir les sacs au lieu de t’énerver pour des futilités.

La rousse s’en alla en lançant un regard noir au banquier. Jamie nettoya sa joue ensanglantée.

- Soyez plus discret ! Mes guerrières ont tendance à ne pas trop apprécier qu’un homme me reluque, surtout de votre condition sociale.

- Je ne vois pas en quoi ma condition sociale peut être un problème. Je ne suis pas un clochard…

- Effectivement ! C’est pour cela que vous allez venir avec nous ! Et votre pote aussi !

J’aurais mieux fait de la mettre en veilleuse, pensa-t-il. Pascal lança un regard noir à son collègue. Sidney lui sourit d’un air narquois, tandis que les explosions se faisaient plus intenses. La capitaine ordonna la retraite et nos deux banquiers furent ligotés comme des saucissons. Dehors, l’anarchie régnait toujours.  Les policiers et les soldats de la ville faisaient feu sur les pirates. Celles-ci étaient d’ailleurs très bien organisées et agissaient en groupe. Certaines canardaient leurs ennemis sur les flybûsts tandis que d’autres pulvérisaient les forces de l’ordre avec divers projectiles. Quelques groupes mobiles étaient équipés de lance roquettes et n’hésitaient pas à détruire certaines maisons et bâtiments. Les habitants fuyaient de plus en plus vers l’extérieur de la ville. Jamie constatait avec stupeur la destruction de certains lieux stratégiques : les murailles nord et ouest avaient subi les explosions des assaillants. La flotte des navires de guerre étaient en partie détruite, mais alors qu’ils s’approchaient des quais d’embarcation, l’elfe constata au loin les renforts. Sydney pressa le pas et lança à ses coéquipières :

- Tous aux navires ! On repart tout de suite.

Pascal profita d’un moment de désorganisation pour échapper aux mains de ses geôliers, tandis que Jamie fit de même. Mais pour ce dernier, la course s’arrêta très rapidement. Une main l’enserra par le bras et il reçut un violent coup sur la tête qui le fit tomber dans les pommes. 

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