Chapitre 6 (Partie 2)

Publié le par André Herbert

      BAM ! La porte se referma violemment. Il se précipita pour engloutir son dîner : pain sec et eau glacée. Cela fait six mois que je suis enfermé dans ce trou à rat, pensa-t-il. Mais comment m’échapper ? Soudain, il prit sa carafe et la balança avec furie contre le mur. Son regard reflétait la colère et la haine qu’il vouait envers la race scylfhe, envers ce monde, envers cet univers qui l’avait fait naitre. Il ferma ses paupières et se mit à réfléchir. De sa cellule, situé au 356e étage du Palais-Royal, Bakra avait tout observé : les vaisseaux, les mœurs des scylfhs, ce nouvel univers qui s’ouvrait à ses yeux fatigués de cette longue et pénible existence. Le futur. Voilà où il se trouvait. De toute beauté, tout neuf. Alors que lui, vieux et affreux, il regardait béatement s’épanouir un nouveau monde dans le crépuscule de sa vie. Non ! Je ne peux pas finir ainsi. Je ne veux pas finir ainsi ! Maintenant, il désirait par-dessus tout s’échapper. Mais pour aller où ? Peut-être sur Thantanos, une planète grouillant de kâal-waïs dont les échos qui s’étaient percutés dans tous les murs du palais résonnaient à présent dans sa tête. Oui, c’est là-bas que j’irais, pensa-t-il. De cet endroit, je les exterminerais tous. Je me vengerais… Mais le kâal, vieux et faible, souffrait de diverses maladies. Une toux fulgurante le dévorait depuis des jours, s’ajoutant à son palmarès plus que florissant. Son corps sentait l’odeur de la putréfaction. Malgré cela, son esprit semblait toujours intact et en lui subsistait une lueur de vie, de détermination. Azor, son matou, planqué sous le lit, miaulait doucement. Bakra finit par s’endormir, tourmenté par ses pensées et son désir de vengeance sur les scylfhs, mais également par ses perpétuels songes cauchemardesques. Persécuté, torturé, empalé et brûlé vif. Parfois, il rêvait de pouvoirs qui le rendraient ivre et le poussaient à commettre des actes terribles, tuant, massacrant, détruisant… Plus rare, ce fut le cas cette nuit-là. Il en ricanait dans sa léthargie, mais au milieu de la nuit, la porte de sa cellule explosa littéralement et une lueur rougeâtre s’échappait de l’entrée. Bakra sursauta d’un coup et tenta de discerner quelque chose de cette luminescence quasi surnaturelle. Une forme massive lui ordonna d’une voix rauque :

— Debout ! Mon maître t’attend.

Le lendemain après-midi, Sprintle et Nours furent convoqués par le couple royal dans la Salle du Conseil. Le maréchal Philiam, chef de l’ADS était également de la partie, de même que Chyn et Scylfhiûs, accompagné de sa fée qui furent convié à la réunion.

— Messieurs, la situation est préoccupante, annonça le monarque. Pour résumer les faits, nous avons découvert cinq gardes qui surveillaient le 356e étage sérieusement blessé. L’un d’eux n’avait d’ailleurs plus de bras. La porte de la cellule où Bakra demeurait a été complètement défoncée. La police a inspecté la pièce et interrogé, malgré leur état, les cinq victimes. Ainsi, nous avons pu identifier l’agresseur.

Un écran holographique apparut à proximité du roi, montrant l’image d’un monstre bipède, à la peau grisâtre écailleuse, munie d’une longue queue. Sa tête complètement difforme ressemblait vaguement à celle d’une chimère. Une paire d’ailes comparables à celles d’une chauve-souris occupaient ses omoplates. Des épines parcouraient son dos musclé. 

— Ceci est une gargouille, expliqua Shinbaï. Ces humanoïdes mesurent environ trois mètres de haut. Leurs griffes et leurs crocs peuvent aisément dépecer de l’acier. Ces monstres ont un besoin nécessaire d’être hydratés très régulièrement. Si elles manquent d’eau, elles se métamorphosent en statue de pierre. Elles peuvent prendre l’apparence de n’importe quelle créature vivante. D’où leur utilité pour l’espionnage.

—Nous les connaissons bien, Votre Majesté, dit Scylfhiûs. Il en existe dans certains coins de Merveille et j’en ai croisé pas mal dans ma vie…

— Vous avez démasqué le coupable en si peu de temps, fit Chyn interloqué. Quelle rapidité !

— La police scylfhe est la meilleure d’AX-82, assura Kaliera. La gargouille est arrivée grâce à un portail généré à Scylfhia-Tirèn et s’est enfuie par le spéculeur galactique du Palais pour rejoindre Thantanos. Le paysage en ruine de ce monde maléfique a été aperçu pendant trois secondes avant qu’il ne disparaisse.

— Je n’aime pas l’idée de savoir Bakra sur Thantanos, murmura Scylfhiûs. Cela m’inquiète beaucoup.

— Je suis de votre avis, prononça le roi. Je ne le connais pas comme vous, mais j’ai perçu en lui un grand danger, tout aussi important que celui qui nous menace…

—Ce n’est qu’un vieillard malade, lâcha Nours. Pourquoi se préoccuper d’un débris pareil ? C’est un humain sapiens en fin de vie. Il ne leur sera d’aucune utilité…

—Vous devriez ! s’exclama Scylfhiûs froidement. Il faut à tout prix le retrouver et le ramener ici. Je n’ose me remémorer ce qui pourrait se passer si nous n’agissons pas rapidement.

—Vous avez peut-être raison, objecta le roi. Mais cet incident montre une chose : il existe d’autres spéculeurs dans AX-82 et qui sait, peut être peuvent-ils nous mener à l'extérieur.

—Les kâal-waïs auraient-ils des codes permettant non seulement de venir dans l’enceinte du Palais quand bon leur semble, mais aussi de naviguer n’ importe où dans la galaxie ? s’inquiéta Nours.

—Alors il va falloir assurer une garde permanente dans la salle du spéculeur, annonça le roi, et envoyer quelques espions pour éventuellement récupérer ces codes.

—Je m’en occupe, dit la reine. Mes contacts présents sur Thantanos seront prévenus. Je dois également évoquer une information rapportée par l’un de nos agents à propos de l’armée de gargouilles qui se construit en ce moment. Les camps servent non seulement à l’entrainement, mais ils cachent des laboratoires où de nombreux produits sont testés pour augmenter les capacités de ces soldats ailés : force, vitesse, résistance face aux coups et aux blessures…

—Nous devrions alors faire de même, conseilla Scylfhiûs. Mon cousin et moi-même sommes en train de mettre au point un gaz capable d’empêcher la génération de portails illégaux dans notre monde. Nous pourrions également former quelques-uns de nos frères à cet art…

—Vous avez carte blanche, cher Scylfhiûs, dit Shinbaï. La présence d’alchimistes des Energies Naturelles permettra de soutenir les soldats de l’ADS.

—Bien, Votre Majesté ! assura l’azuréen au tartan.

—Notre armée a aussi besoin de plus d'hommes, annonça Philiam. Nous effectifs se portent à près de 2 millions et nous devons atteindre au moins 5 millions pour escompter défendre notre planète avec un minimum d’efficacité.

—Je lancerais donc une campagne de recrutement dans les jours qui viennent, dit le roi. Toutes les chaines de télévision vont diffuser une annonce, en espérant que beaucoup se mobilisent.

—Certes, mais il faudrait organiser des tests de sélection, conseilla Sprintle. Car l’entrainement pour faire partie de l’ADS est très rude. Nous ne pouvons nous permettre de prendre n’importe qui…

—Surtout qu’il est accéléré, ajouta le roi. Si par exemple les soldats en question peine à connaitre l’une des deux EN, jamais nous n’achèverons notre armée à temps.

—La possibilité de créer une école de senoubaï scylfhs ne vous tente pas ? demanda Kaliera aux deux spadassins présents.

—Malheureusement, mes activités ne me permettront pas de diriger une telle structure, dit Sprintle. Mon travail en tant que chef de la garde du palais et instructeur dans l’ADS me prennent trop de temps…et puis, l’apprentissage de cet art dure de longues années…

—Mais nous travaillons ensemble à la formation de trois élèves prometteurs, ajouta Chyn. Je ne sais pas ensuite quelle voie ils emprunteront, mais assurément, vous entendrez parler d’eux !

—Et puis, deux maîtres senoubaïs ne peuvent à eux seuls former une armée entière de plusieurs milliers de membres, renchérit Sprintle.

—Contentez-vous de vos trois protégés et de notre ADS, cela suffit amplement, dit le roi. La séance est levée.

Alors que tous se séparèrent, Scylfhiûs, Chyn et Sprintle rentrèrent à Mastëllë. L’azuréen sortit sa longue pipe et la fourra de tabac. D’un claquement de doigt, il l’alluma et après en avoir humé quelques bouffées, demanda aux deux maitres :

—Comment se déroule la formation de Baïwen, Lothen et Hûor ?

—Plutôt bien, affirma le senoubaï mousquetaire. Lothen est un garçon fougueux et plein de vie. Il parait plus en affinité avec le Shikentaï.

—De même que pour son frère, compléta Sprintle. Baïwen possède un caractère plus posé, mais vivace. Hûor, lui, est plus taciturne que ses deux amis, mais après avoir longuement hésité entre les deux EN, lui aussi semble également plus attiré par l’Energie Divine.

—Cela ne m’étonne guère, dit Scylfhiûs. Cependant vous devez savoir une chose les concernant : un pouvoir s’est greffé en eux et pourrait bien les faire progresser de manière radicale…

—Quoi donc ? demanda Sprintle.

—Un médaillon, trouvé par ces trois garnements il y a plusieurs années, alors qu’ils voletaient à peine. Près du village que nous avons construit à l’orée des Mille Visages. Le souverain de Benarguia Dlatan Ier le cherchait depuis des années. Cet objet a appartenu au célèbre roi pirate Alligator…

Les deux maîtres furent stupéfaits. La renommée de ce monarque disparu voilà 1 500 ans traversait toute la galaxie. L’un des malfrats les plus connus de tous les temps, pilleur des planètes lointaines de la nuée de Pravelle, toutes recouvertes de montagnes, de collines et de fleuves d’or ; écumeur des Deux Cent Treize Océans ; saccageur des navires des plus puissantes compagnies marchandes d'Alpha 13 (dont la somptueuse Compagnie Galactique du Bras de Ravendor) ; monarque absolu du royaume de Sinésis. Les titres ne manquaient pas pour ce pirate à l’apparence d’alligator, dont la flotte pouvait faire pâlir n’importe quel monde.

—Un artefact capteur d’énergie greffé en eux…je vois, murmura Chyn pensif. Le potentiel de ces petits est donc immense…très intéressant !

—Je serais moins emballé que toi, Chyn, tempéra Sprintle. Cet objet enfoui en eux pourrait également les déstabiliser dans leur apprentissage du contrôle du Shikentaï…

—Quoiqu’il en soit, vous savez à présent à quoi vous en tenir, dit Scylfhiûs. Mais je suis très content : ces gamins semblent avoir enfin trouvé un vrai but dans leur vie, ce qui n’a pas toujours été le cas...

—Où sont leurs parents respectifs ? demanda Chyn. J’ai essayé de leur parler, mais cela les rend triste, surtout les deux plus grands… Je n’ai pas voulu trop insister.

—Les parents de Baïwen et Lothen se nommaient Galden et Arwena. Galden, en plus d’être un bricoleur de génie, pratiquait la boxe nûkitaka scylfhe comme rarement j’ai pu voir. Arwena était une de mes élèves, devenue experte dans l’art kenten. Elle adorait ses enfants et sa vie tournait autour d’eux. Elle les considérait comme sa plus grande réussite… Mais ils ont été tués par ce démon que j'ai moi-même ramené... Durant la guerre de l’Enchanteur Bleu, ce maudit avait attaqué la place où nous avions élu domicile, la ville d’Indilmalda, la capitale du royaume des elfes du continent de Râem. Galden était en première ligne avec son meilleur ami, Themwân Ramatûcan, le père d’Hûor. Ces deux-là s’entendaient comme des frères, l’un pouvant donner sa vie pour l’autre, mais leurs femmes ne pouvaient pas se supporter…

Scylfhiûs sourit légèrement et continua :

—D’ailleurs, durant la bataille, Arwena et Washâ (l'épouse de Themwân), qui s’occupaient de leurs marmots respectifs, se crêpaient encore le chignon pour une histoire futile… Alors que les soldats de Shimmael se rapprochaient, ces deux folles hystériques, sentant le danger, décidèrent de cacher leurs enfants au sommet de l’arbre le plus haut de la cité. Elles descendirent chacune vers le démon qui enfermait toujours plus de scylfhs dans sa maudite amphore et massacrait nos cousins elfes. Elles se sont battues avec bravoure, malgré leur taille… Elles ont combattu ensemble, ce qui, au grand jamais, n’était arrivé. Arwena avait lancé bon nombre de fioles incandescentes qui ne manquèrent pas de causer de sérieux dommages à notre ennemi et invoquer bon nombre d’esprits. Wâsha, aidé de son rasshan, canardait sans retenue tout ce qui se rapprochait de près ou de loin à un guerrier de Shimmael. Mais ce dernier réveilla en lui des pouvoirs trop puissants, pour nous tous…

Le scylfh s’arrêta. Il voyait dans ses souvenirs le regard de braise, la peau grise parcourue de veines protubérantes, le turban s’enflammer et des cheveux de flammes danser dans un souffle surpuissant. L’énergie Vicieuse qui émanait de lui sans limites se déchaînant sur tout être vivant, sans même que l’Ange déchu ne touchât qui que ce soit, emportant toute âme à proximité ne serait-ce que de quelques dizaines de mètres.

—Ce pouvoir les a aspirés subitement, de même que de nombreux compagnons, poursuivit le scylfh au bonnet rouge dont la voix défaillait. J’ai vu ce déchaînement de mes yeux et j’en ai réchappé. Repus en âme et ayant malgré tout perdu bon nombre de ses hommes, le Démon s’en alla… Les trois gamins, perchés sur leur arbre et ayant assisté à la scène, étaient à présent orphelins… Depuis, tout notre groupe s’est occupé d’eux, comme de nos propres enfants… Ils vivent depuis ce jour dans l’insouciance, faisant des bêtises, des blagues à n’en plus finir, parfois aidés par Vâlen… Agissant toujours en trio, ils n’ont pas d’autres buts depuis cette date terrible, mis à part l’espoir infime de retrouver leurs parents… Mais grâce à vous deux, je pense que vous leur rendez un petit peu d’espérance dans cette vie si dure…

—Le destin s’est visiblement acharné sur ces trois petits et sur votre groupe, constata Sprintle. J’espère en effet que la formation que nous leur dispensons servira à leur redonner le gout de se battre pour de nobles causes.

—Qu’Amael vous entende, souhaita Chyn.

—Et votre formation avec le vieux Moyfan ? demanda Sprintle. A-t-elle été instructive ?

 —Oui. Nous avons repris certaines bases, à propos du contrôle de l’Energie Divine. Il m’a appris le maniement du tanshi en combat rapproché, mais aussi en combat éloigné. Je peux également voler dessus et lancer divers projectiles. Mais le reste dépend à présent de moi.

 —Et vous a-t-il harcelé de question sur votre passé ? interrogea Scylfhiûs.

 —Oui. Nos discussions ont d’ailleurs été plutôt constructives sur ce point. Je commence doucement à faire la paix avec moi-même et mes erreurs. Moi et Maylyn, nous sommes maintenant focalisés sur l’avenir…

 —J’en suis heureux, dit Sprintle.

Scylfhiûs pensait à ce que le vieux Moyfan lui avait sans cesse martelé lors de ces fameux échanges. « Tu verras. Tu useras à nouveau de ce pouvoir que tu refuses de déployer… Tu verras. Oui, tu verras et tu le ferras. Pas le choix ». Le scylfh à la pierre bleue ferma les yeux et secoua la tête pour chasser cette pensée de son esprit. Les trois arrivèrent au village. Galahic avait prévu un repas en commun avec tous les habitants afin de fêter le retour du chef. Ce dernier décida, en concertation avec les deux senoubaïs, de ne pas dévoiler l’évasion de Bakra et de profiter de la soirée. 

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