Le pouvoir de l'Unité Tome 1 : Chapitre 1 (Partie 2)

Publié le par André Herbert

     La forêt aux Mille Visages portait ce nom en raison des nombreuses créatures vivantes qui y habitaient. Elle couvrait environ 3 000 km² et était principalement constituée de conifères géants de plusieurs centaines de mètres : des séquoias, des sapins et des épicéas composaient ce gigantesque paysage. Malgré la taille démesurée de ces végétaux, les rayons orangés du soleil merveillen parvenaient quelquefois à pénétrer les rameaux. Les jeux d’ombre contrastaient donc avec la lumière. L’herbe poussait peu, mais des pommes de pin jonchaient abondamment le sol. De plus, des fougères et des champignons de toute forme et de toute dimension côtoyaient les arbres imposants. Après plusieurs heures de marche, alors que le cortège semblait serpenter au gré du vent qui s’infiltrait tant bien que mal dans cette vaste forêt, le groupe arriva en vue d’un chemin pédestre. Il se déplaçait parmi les résineux qui prenaient plus de hauteur.

      — À droite, maintenant ! dit Scylfhiûs.

La route, recouverte de dalles défoncées et mal entretenues, poursuivait son lent itinéraire. Plus la caravane progressait, plus les branches des conifères géants rétrécissaient. Le ciel d’azur apparaissait alors régulièrement, dans lequel galopaient quelques nuages. Durant la marche, les scylfhs ne bavardaient pas beaucoup. Marvana râlait souvent, se plaignant soit de la chaleur, soit du rythme trop soutenu de l’avancée, soit des blagues inutiles de Vâlen. Ce jeune garçon, en pleine adolescence, portait une casquette en cuir et mâchouillait un bâton de siwak, qui servait normalement au nettoyage des dents. Il s’amusait à ruminer aux oreilles de l'autre vieille carne ou de Norwal. Celui-ci tenta plusieurs fois de l’assommer avec l’un de ses gros livres, mais le chenapan parvenait toujours à éviter ses ripostes en s’élevant dans les airs. Le garnement était accompagné de Jeleween. Cette scylfhe aux cheveux marron bouclés formait une tignasse qui couvrait légèrement son visage très rond et descendait jusqu’au cou. Elle riait aux éclats des blagues de son ami.

Wolfgang, appelé familièrement Wolfi, semblait, lui, transporté de joie par cette nouvelle aventure. L’orée des Mille Visages l’insupportait. La présence proche des bois empêchait, selon lui, l’air de glisser dans les rues de la petite bourgade. De plus, pas un seul plantoll ne flottait dans cette partie de la planète Merveille. Sur ces îles aux tailles variées, parfois géantes, parfois minuscules, le scylfh aimait s’y rendre et contempler de son perchoir les vastes terres qui s’étendaient à l’infini sur ce monde gigantesque. Il sifflotait, chantait des chansons aux paroles peu recommandables pour encourager ses amis, mais les autres se bouchaient les oreilles ou lançaient des cailloux à son endroit, lui intimant l’ordre de cesser.

      — Vous verrez, quand nous toucherons au but, leur disait-il alors. Vos têtes d’enterrement se transformeront en mines réjouies et vous regretterez votre mépris envers ma joie de partir.

     — En attendant, tu vas te taire avant que je te fasse ravaler tes élucubrations infectes, s’indigna Bishmal Mathéone. Car ce n’est pas de la vraie musique ce que tu chantes !

     — Ah ! Je vois ! Monsieur l’expert veut m’apprendre que je ne connais rien à cet art ! Je chante mal, sans rythme et en plus des paroles indécentes… et alors ? La musique n’est pas le seul privilège des musiciens.

     — Non, mais elle ne sert pas d’instrument de torture, dit Bishmal. Tu fais honte à notre ethnie ! Prends exemple sur notre belle Siréna. D’ailleurs, où se trouve-t-elle ?

      —Sûrement en fin de cortège, pour esquiver ta dégaine ! ricana le scylfh.

      — Pas seulement celle de Bishmal, la tienne aussi, ajouta Vâlen qui déversait doucement de la terre fraîchement récoltée sur le chapeau en turban de Wolfgang.

Ce dernier tenta d’attraper le petit blagueur qui, après une course-poursuite aérienne, abandonna.

    — Estime-toi heureux que je n’utilise pas mes pouvoirs pour te donner une bonne leçon, vaurien ! s’énerva Wolfgang.

Après des heures de marche, le soir tomba et nos amis arrivèrent devant les Montagnes Rocheuses, une vaste étendue émergeant subitement de la forêt et composée de multiples d’élévations en pierre. De grands blocs de rocher étaient éparpillés ou empilés partout. Le complexe abritait plusieurs grottes sombres à l’aspect souvent peu engageant. Scylfhiûs décida d’installer le campement à l’écart de ces monts, près d’un vieux séquoia géant et déclara :

     —Nous passerons la nuit ici, autour de cet arbre, car ces cavernes pourraient loger de dangereux animaux. Norwal, Galahild et Paco, vous prenez chacun quelques scylfhs pour chercher de quoi se nourrir. Tous les autres, vous partez dénicher quelques brindilles de bois pour le feu. Vous quatre, là-bas, vous restez pour monter les tentes et Charlie, tu surveilles les trois gamins. Ne vous éloignez pas trop. Nous sommes proches de la demeure de Bakra.

Le groupe considérait cet homme comme un ennemi. Mal bâti, défiguré et à l’âge indéfini, il vivait tel un ermite dans une vieille masure en plein cœur de la forêt avec son chat gris prénommé Azor. Adepte de pratiques relevant de l’Energie Universelle que l’on appelait kâal, il dirigeait jadis l’armée royale de Benarguia. Mais il avait perdu son poste et subit diverses humiliations après une défaite cuisante contre les scylfhs : en effet, du temps où les humains de Benarguia et les alfens cohabitaient pacifiquement, une rumeur avait grandi, concernant un objet très convoité qui augmentait de manière radicale la force de celui qui le possédait. Il se trouvait à l’emplacement où les elfes de l’air avaient construit leur village. Malgré les interdictions du roi de Benarguia et n’écoutant que sa soif de pouvoirs, Bakra empiéta sur le territoire des alfens et attaqua Mastëllë afin de déterrer ce trésor. Mais le chef des armées benarguiennes fut battu et l’incident diplomatique évité de justesse par l’éviction de Bakra (ce qui n’empêcha pas quelques années plus tard une guerre entre les deux royaumes). Depuis ce jour, il désirait par-dessus tout, se venger et exterminer les scylfhs.

Tous, après le discours de leur chef, se hâtèrent. Galahild, aidé de ses apprentis cuisiniers, commença à mijoter le repas. L’azuréen au fort embonpoint préparait toutes sortes de plats, dont le mafé, un plat originaire des humains nubiens du sud de Merveille. Il s’agissait d’une sauce au beurre de cacahuète, avec de la viande et des légumes. Accompagné de riz, ce mets était très apprécié de tout le groupe.

La jeune Siréna volait d’arbre en arbre, arrachant quelques brindilles en chantonnant. Âgée de 176 ans, elle possédait un organe vocal inimitable et d’une limpidité exceptionnelle. Avec sa longue chevelure blonde, son teint bronzé et son visage d’ange, tout le monde la considérait comme la plus belle de toutes les scylfhes et la plupart des hommes de l’ancien village en succombaient d’amour, surtout Bishmal Mathéone. Le musicien et ses acolytes, littéralement subjugués par sa douce voix, avaient tenté maintes fois de l’intégrer dans leur formation portant le nom de leur leader, mais Siréna avait systématiquement refusé leur invitation. Elle trouvait leurs compositions ringardes au possible. La jeune fille, dont la physionomie se rapprochait d’une demoiselle presque adulte, volait, accompagnée de son inséparable cousin Vyni, adepte du culte de la beauté. À cause de ses manières peu conventionnelles pour un mâle, tout le monde le considérait comme un être efféminé et pas mal de scylfhs le rejetait. Les deux se ressemblaient assez physiquement : plutôt élancés, les jambes démesurément longues, une bouche fine, un petit nez bien dessiné, des yeux bleus sombres. Vyni, à peine plus âgé que Siréna, affichait par contre une peau plus mate et des cheveux raides mi-longs avec plusieurs mèches qui lui couvraient le front.

Trois enfants furetaient tout autour du complexe rocheux, les trois plus jeunes du groupe et ceux que Scylfhiûs avait mentionnés dans ses diverses recommandations. Baïwen, un scylfh nubien, avait des cheveux crépus, une figure ovale, de fins yeux marron étincelants et une bouche charnue. Il avait également de grandes dents, ce qui lui valait des surnoms tels « lapin » ou « castor ».

Lothen, son frère cadet, lui ressemblait assez, mais avec une peau plus foncée, un visage plus rond et une coiffure plus dense. Quant à Hûor, il arborait un tout autre aspect. Bleu et costaud pour son jeune âge qui atteignait 118 ans, sa tignasse blonde teintée d’orange et hirsute dissimulait ses petites oreilles et quelques mèches retombaient sur son cou. Il considérait Baïwen, né quelques jours après lui, comme son meilleur ami. Lothen, du haut de ses 102 ans, portait, lui, l’étiquette de benjamin du groupe.

Un adulte les surveillait, pendant que les autres préparaient le campement. Il s’agissait de Charles-Henri. Son prénom, peu commun pour un scylfh, évoquait une personnalité plutôt conformiste, mais la réalité dépassait largement ce simple cadre. Noir de peau, ses cheveux d’ébène étaient emmêlés en nattes de grosses tailles qui lui tombaient jusqu’au dos et lui cachaient presque tout son visage allongé. Il n’aimait pas vraiment son prénom d’origine humaine, si bien que tous l’appelaient Charlie. Cigarette à la bouche, le scylfh, jeune adulte accompli, s’étirait, étendu de tout son long sur le sol et admirant le ciel bleu. Pendant ce temps, les enfants qu’il devait normalement surveiller s’amusaient dans les airs avec une balle au pied. Alors qu’il caressait le bouc de sa barbe proéminente, à la manière de son chef, tout en fredonnant, Baïwen s’approcha de lui, imité par ses deux compagnons et lui administra de rudes coups de pied :

      — Allez, Charlie ! Viens donc jouer avec nous ! On s’ennuie un peu sans toi !

     — Eh ! Doucement, les gamins, prononça-t-il d’une voix désinvolte. Regardez plutôt le ciel, mes frères : cet océan sans fin, impossible à saisir, qui se métamorphose grâce aux gestes fins du temps. Et ces îlots de neiges qui s’ajoutent parfois tels les traits de pinceau de l’artiste divin…

     — Ah non ! Arrête de délirer ! réprima Hûor. Les herbes te montent encore à la tête… quand auras-tu l’intention de mettre fin à cette dépendance ?

   — Jamais de la vie ! Tant que je porterais ma crinière, l’armek restera ma nourriture, ma religion, mon alcool, mon plaisir, mon…

    — ça suffit ! Et évite de nous cracher ta fumée sur nous, s’exclama Lothen en toussotant. Je n’ai pas envie d’avoir des poumons encrassés…

   — Tu ne sais pas ce que tu rates, mon frère, fit Charlie en se levant. Tiens, essaie ! La sensation est tel l’esprit quittant l’enveloppe charnelle et transporté par les Anges Sphinx vers l’Infiniment Bon…

   — Es-tu devenu fou ? interpella Baïwen. Lothen est trop jeune ! Et puis, Scylfhiûs nous a dit de ne jamais y toucher de toute notre vie.

  — Mais qu’est-ce qu’il a donc à donner des leçons, le Patron ? s’exclama le chevelu en aspirant sur son cône. Lui-même fume la pipe. Bon, allez-vous-en, les mioches ! Je dois m’adonner à la contemplation universelle, en vue de trouver le splif ultime !

  — Encore un délire de drogué, je suppose ? ironisa Hûor en secouant la tête. Eh bien, tant pis, on va te laisser. Mais j’ai cru voir, à un moment, un champ d’herbes à fumer un peu plus loin…

  — À d’autres ! dit le chevelu. Moi, je connais bien vos magouilles. Maintenant, du vent et ne vous éloignez pas trop, sinon je vais me faire déchirer par le Patron…

Baïwen, Hûor et Lothen quittèrent, le scylfh qui fredonnait de plus belle tout en inhalant sa tige. Ils s’en allèrent vers un endroit moins pourvu d’arbres, mais plus exposé à la chaleur : la Montagne Cendrée, point culminant des Montagnes Rocheuses. Les trois enfants survolèrent les rochers et arrivèrent au sommet. Ils pouvaient alors admirer le magnifique coucher de soleil merveillen, malgré la taille des géants d’écorce et de branches. L’astre lumineux, entièrement rouge-orangé baignait l’atmosphère d’une lueur dorée, presque pétillante. Déjà, on pouvait apercevoir les sept lunes plus ou moins petites qui orbitaient autour de Merveille. Merveille. Ce nom lui allait d’ailleurs si bien. La planète aux mille mondes, tellement vaste, possédait des paysages très hétérogènes, des plus froids aux plus ardents, des plus doux au plus rigoureux, des plus accueillants aux plus inhospitaliers. De nombreuses races y vivaient, elles-mêmes composées d’ethnies aux mœurs variées. Les royaumes et les empires abondaient partout, parfois très étendus, de temps à autre plus petits, souvent habités d’une ambition expansionniste démesurée. D’où fréquemment de terribles conflits. Ces guerres, Baïwen s’en souvenait, lui qui regardait la plus grosse lune de Merveille, Altos. La lueur jaunâtre de cet astre était encore imprimée dans sa mémoire, quand Scylfhiûs leur racontait l’une des batailles des Guerres du Rude Hiver : par une nuit où Altos resplendissait d’une teinte dorée, alors que le froid du plus interminable et du plus difficile hiver de mémoire d’elfe (et Dieu sait que les elfes avaient une longue vie) persistait continuellement, les lutins nutons, d’habitude si espiègles, attaquèrent la ville de Flandwill aidé par les arbres noirs de la forêt de Glahr. Dans cette cité elfique que les scylfhs avaient élu domicile jadis, la panique fut totale. Malgré un courageux combat qui se poursuivit jusqu'à l'aube, la localité fut ravagée et bon nombre de ses habitants tués, dont des scylfhs. Cette lune lui évoqua tant d’autres récits de joutes nocturnes durant ces conflits glaciaux, mais aussi pendant les raids de pirates, sur la côte ouest de l’Araine, le continent le plus vaste de cette planète. Elle lui rappela surtout un terrible souvenir qu’il avait vécu tout petit : la nuit où Indilmala fut détruite par Shimmael, le démon à l’amphore maudite... Un moment atroce à jamais gravé dans le cœur de ces trois inséparables… Cette lune suscitait dans l’âme de Baïwen de la tristesse, de même que Hûor. Lothen. D'ailleurs, ces deux-là, qui n’était pas tellement intéressé par le spectacle, fouinaient dans les alentours et découvrit en contrebas du complexe rocheux, caché par quelques buissons, l’entrée d’une grotte.

    — Les gars ! appela-t-il. Venez donc voir un peu cette gigantesque ouverture.

  — En effet ! constata Baïwen qui arrivait avec son ami. Un troll pénétrerait facilement à l’intérieur.

   — Si on l’explorait ? proposa Hûor. Un trésor pourrait se trouver dans ces galeries…

   — On devrait rentrer, rétorqua Baïwen. L’endroit me file la chair de poule…

   — Quoi, le lapin aurait-il la frousse ? ricana Lothen.

  — Je n’ai peur de rien, tête de mangue ! répliqua Baïwen. Allons-y. Et puis, si des richesses reposent dedans, ce serait bête de le laisser ainsi…

L’entrée, d’un aspect menaçant, menait vers une obscurité quasi totale. Le trio pénétra sans trop hésiter dans l’ouverture. Un vent glacial balayait les tréfonds, en dépit de la chaleur estivale de l’extérieur. Nos amis avançaient à tâtons dans le noir. Ils heurtèrent quelques grandes pierres qui, en toute vraisemblance, jonchaient abondamment le sol de cet antre sinistre. Mais était-ce vraiment des pierres ? Soudain, un hurlement terrifiant résonna à l’entrée.

   — Vite ! chuchota Baïwen. Quelqu’un vient. Par ici !

Les garçonnets, cognant ces cailloux trop fragiles, se dissimulèrent dans une petite niche creusée sur le flanc de la grotte qui se prolongeait telle une galerie souterraine. Un kandika apparut alors. Malgré l’obscurité, les trois scylfhs arrivaient à discerner sa corpulence monstrueuse. De taille gigantesque, une fourrure marron l’habillait entièrement. Ses longues oreilles pendaient jusqu’à ses épaules. Ses crocs très acérés luisaient dans la noirceur, ses bras immenses se balançaient régulièrement et sa paire d’yeux rouge écarlate fusillait les environs. La créature se mit soudainement à renifler l’air. Sa tête volumineuse se baissa au niveau du sol et à travers l’érubescence de ses yeux, nos trois compères distinguèrent que les pierres n’étaient autres que des crânes et des ossements.

   — Il nous cherche ! bredouilla Lothen. On doit s’en aller, sinon, il nous trouvera et…

   — Silence ! coupa Baïwen. Essayons de filler en douce…

Ils se dégagèrent lentement de leur cachette et longèrent le flanc rugueux, obligés de continuer leur avancée, car le kandika bloquait la seule issue. Tout au fond du tunnel, on pouvait entrevoir une lueur bleu pâle.

L’animal reniflait de plus en plus fort et s’éloigna vers la sortie d’un pas lourd. La voie semblait libre, mais soudain, il se retourna et aperçut les trois scylfhs. Ces derniers s’élevèrent dans le vide et s’enfuirent en hurlant tels des possédés. Le monstre les harcela en leur crachant de longues flammes rougeâtres. Après une course folle, ils atteignirent une porte en pierre aussi large que l’entrée. Baïwen, Lothen et Hûor la franchirent, mais leur poursuivant s’approchait. Lothen s’adossa contre le mur pour souffler, celui-ci s’enfonça légèrement. Un mécanisme se déclencha et l’énorme battant se referma d’un coup. L’ours heurta la porte en l’ébranlant. D’autres fracas s’ensuivirent et tout devint silencieux.

   — Ouf ! haleta Hûor. On l’a échappé belle ! Le monstre a failli me cramer plusieurs fois.

   — Où sommes-nous ? se demanda Baïwen.

Ils virent une grande salle et furent émerveillés.

 

A relire : 

#Prologue

#Chapitre 1 (Partie 1)

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