Chapitre 6 (partie 1)

Publié le par André Herbert

      Les mois s’écoulèrent depuis l’arrivée du groupe numéro six. Un matin, sur la plate-forme du Palais, au-delà des nuages, se tenait Shinbaï, pensif. Sa femme, dont la grossesse était bientôt à terme, dormait profondément. Le monarque, qui se levait toujours très tôt, aimait prendre l’air frais. Derrière lui, le dôme commençait à prendre forme. Malgré l’avancée rapide des travaux, il restait un gros quart de l’ouvrage pas encore couvert. Mais les chefs de chantier avaient assuré au roi que le palais serait achevé d’ici un bon mois, tout juste avant la naissance de son fils… Shinbaï hésitait toujours au sujet du prénom, de même que sa propre femme. D’où parfois des disputes pour savoir quel patronyme lui donner entre Mûshin, Yûtaka ou Walden. Mais en cette fraiche matinée, l’heure était bien plus grave. La menace provenant de Thantanos se faisait de plus en plus pressante. Les espions du REASS (Réseau d’Espionnage et d’Agents Secrets Scylfhs) faisaient parvenir des rapports de plus en plus inquiétants. Après des années de conquêtes, les kâal-waïs dominaient toutes les ethnies de la planète. Leurs effectifs grossissaient de jour en jour, mais les informations manquaient encore, concernant notamment les armes construites, les véhicules et la puissance des vaisseaux. Nours devait l’éclairer à ce sujet et ce dernier arriva d’un pas nonchalant vers le numal. Il s’accouda près du roi et après les formules de politesse, celui-ci demanda en ancien scylfh :

— Comment avance la création de notre Armée de Défense Scylfhe ?

— Assez bien, répondit Nours d’une voix molle de la même langue. Les différentes manufactures d'armes dispersées partout dans les sous-airs produisent environ 5 000 modèles par mois. L'arsenal de Bendioum continue de construire des vaisseaux biplaces et des chasseurs Stélia en grand nombre. Mais nous avons à peine dépassé le quart de nos objectifs. Le maréchal Philliam et ses subalternes font ce qu’ils peuvent pour apprendre au plus vite aux soldats de l’ADS à maîtriser le Shikentaï et surtout leur nouvelle arme de combat… Mais ce n’est pas gagné.

— Bah ! C’est déjà un bon début ! affirma le roi d’une voix assurée. J’ai confiance en notre travail. Dans combien de temps l’ADS sera-t-elle achevée ?

— D’ici deux ans et demi, d’après les experts, mais pour ma part, j’estime qu’il nous faudra quatre années de labeur, en espérant que les kâal-waïs ne nous attaquent pas...

— A priori, ils ne sont pas plus avancés que nous, mais il faudra rester prudents et nous prémunir d'autres actes de sabotage : l'explosion de l'usine de Yowar doit nous servir de leçon... En ce qui concerne les humains du système, nous allons négocier une alliance…

— Je vous le déconseille fortement, Votre Majesté, prévint le nûkitaka. Les humains, surtout les sapiens, ont infecté en nombre, après la guerre, toutes les planètes d'AX-82, sauf la nôtre. Rappelez-vous donc les problèmes qu’ils nous ont causés en voulant s’approprier en plus Tûkaï. Ils sont faibles. Leur espérance de vie est limitée. Quant à l’ethnie janahaas, on ne peut pas leur faire confiance, car ils ont jadis coopéré avec Khalef-Al-Khaïd. Ce que je peux vous conseiller, c’est de solliciter les autres races d’Alpha 13.

— Avez-vous oublié ? s’étonna Shinbaï. Le seul spéculeur que nous possédons sur Tûkaï ne fonctionne que pour AX-82 qui se situe à l'extrémité du bras extérieur d'Anor, donc très à l’écart de la galaxie. Toutes les archives qui contenaient les codes secrets permettant d'accéder à divers mondes ont été détruites par le démon qui nous a transformés vous et moi en numaux, en plus d’avoir détraqué le spéculeur. J’ai donc la ferme intention d’envoyer dans les prochains mois des diplomates dans le but de négocier avec les sapiens.

—Si tels sont vos désirs, dit Nours en haussant les épaules.

—Qu’en est-il de nos ennemis ? demanda Shinbaï.

—Leur armée avance pas à pas ! Des manufactures sont construites un peu partout sur leur monde. Quelques-unes ont été sabotées par les senbûkûs au prix de quelques pertes. Mais les bas-fonds de la planète renferment encore plus d'usines diverses, protégés par les nains kaderks. Il semblerait également que les kâal-waïs miseraient toutes leurs forces sur les gargouilles : plusieurs camps d’entraînements ont été repérés, mais Amael Seul sait ce qui s’y prépare…

—Concernant ce point, le REASS s’active pour nous fournir une réponse détaillée, dit le monarque. La reine va me faire un rapport d’ici quelques jours. Nous aviserons ensuite de la marche à suivre…

— Bonjour, souhaita une voix au roi, toujours en ancien scylfh.

Scylfhiûs planait à cheval sur son tanshi. La pierre bleue brillait de mille feux tandis que les pétales de la fleur de lotus tournoyaient comme s’il s’agissait d’une hélice. Il gardait encore ses grosses bottes marron en laine, son pantalon plissé en tartan, sa besace attachée à la ceinture, sa veste à polis longs et son éternel bonnet rouge à pompon. Maylyn l’accompagnait, vêtue de sa robe d'azur.

— Bien le bonjour à vous, mon cher Scylfhiûs, souhaita le roi en langue commune. Je vois que vous commencez à maitriser l’art du vol sur un tanshi.

— Oui, et cela grâce à la formation que j’ai reçue. Je ne suis pas encore un professionnel, mais je progresse plus chaque jour.

— Quel bon vent vous amène ? demanda Nours. Ou peut-être que vous vous entrainez…

— Je viens tout juste d’achever mon initiation chez Moyfan… Je rentre à Mastëllë, mais je voulais passer vous rendre visite auparavant et voir si tout va pour le mieux.

—Vous tombez à pic, dit le roi. Je souhaitais vous parler pour mettre au point quelque chose qui nous évitera à l’avenir beaucoup de désagréments.

Shinbaï, Scylfhiûs, Maylyn et Nours pénétrèrent dans le palais et déambulèrent dans les couloirs.

—Les actes de sabotages de la part des kâals-waïs s’intensifient, annonça Shinbaï. Ils surgissent dans notre monde grâce à la création de portails illégaux qui se matérialisent de n’importe où. Cette technique est mise au point par trois kentens au service de nos ennemis.

—Ils doivent être sacrément puissants pour pouvoir faire cela et à distance. La maîtrise de cette technique requiert des années d’expérience…

—J’ai donc fait appel à votre cousin Beildem qui a commencé à réfléchir sur un moyen pour contrer cela. Il a évoqué la création d’un gaz que l’on pourrait disperser partout dans la planète afin d’éviter l'apparition de ces ouvertures.

—L’idée est bonne, en effet. Recouvrir Tûkaï d’un corps chimique invisible qui se propagerait de manière autonome et capable de neutraliser la génération de ces portails semble être une solution judicieuse. Bien entendu, il n’affectera pas la population, mais cela prendra énormément de temps.

—C’est pour cela que je vous demande d’aider Beildem à confectionner les ingrédients pour créer ce gaz.

—Je suis à votre service, dit Scylfhiûs. Au fait, comment va Bakra ?

— Toujours en vie, répliqua Nours avec dégoût. Il croupit dans la prison du Palais et pourrit de jour en jour, mais ce débris ambulant a néanmoins effectué six tentatives d’évasion.

— Peut-être faudrait-il redoubler sa surveillance, conseilla le scylfh au bonnet rouge.

— Inutile ! siffla l’ours. Que voulez-vous qu’il fasse ? Ce vieil amorti n’arrive même plus à se tenir debout convenablement.

— Je n’en serais pas si sûr, à votre place, hésita Scylfhiûs. Je connais bien les ruses de ce malfrat. Et puis... l'avenir n’est pas écrit, mais méfiez-vous de lui !

Nours se contenta de rire.

 

Publié dans Tome 1

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